Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même, disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille que je fis connaissance avec moi pour la première fois.
Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.
L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux frais du voyage.
Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée, imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu, l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape. Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir, mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les autres hommes, et il s'éloigna de la cour.
En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude. Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il l'avait dédié.
Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.
C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot, quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.
«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à rester là.»
Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs, dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin. Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi.»
Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne, et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes, de la parure et des distractions frivoles du monde.