Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions. «Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape; demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.»
Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie, où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur des hommes une influence meilleure que le soleil et la température féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est réfugiée en Suisse.»
On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris, d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler comme il lui plaît, et travailler pour soi.
Cet état de l'âme où l'on peut dire: J'ai assez! est le plus heureux terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.
Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la fortune vous accordent.
Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut. Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes, étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir, des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain; subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.»
On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il regretterait de ne pas l'avoir excitée.
La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de l'enterrer.
A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»
Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une nature douce et élevée, innocents et durables.