Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux, les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les dons précieux de la nature.»
Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule. Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus. Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.»
La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition. Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée, remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en retourna à sa charrue.
Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.»
Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.
Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de tout ce qui l'environne.
La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker; mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.
Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau, aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte tant de gens à l'exercice de l'autorité.
On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus heureux que les plus puissants ministres.
Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait; les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard, sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit. Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé. Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin: laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»