La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.

La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes distractions.

Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.

Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud aujourd'hui.—Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours froids?»

Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir, d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre leur existence.

Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété, une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour lui toutes celles que je puis trouver.

La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain l'utile secours.

Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver, tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature. Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des villes.»

L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.

L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une fraîche nuit d'été.