Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans un jardin.
Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour! C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à leur rêverie et épancher le secret de leur âme.
Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.
C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient leur mutuel amour[ [29].
Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois quatre ans après m'avoir connue.»
La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle solitairement. Qui ne se souvient du passage des Confessions de Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante à dire.
Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une quatrième, celle des convenances.
Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est un dieu[ [30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.
Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre, quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a blessés, comme la biche dont parle Virgile.
Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois, jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et je ne savais que devenir.»