La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable; car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi que la passion devient dangereuse.

Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante expression.

On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre. Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore; vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.

Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui, prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit, dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté dans toute l'Italie.

L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux. Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de distinction.

Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux, loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme. Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue; jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive à l'un ou à l'autre.»

C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction. L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur, élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit dans la pratique de la vertu.

La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.

La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève. «Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau.»

Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau. L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais ombrages du lac de Genève[ [31]! On aime ce vague état de tristesse, et l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos émotions.