Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent. L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la vie champêtre.»

Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites, et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon, le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande affection et d'une cordiale condescendance.

Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils ont perdus.

Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui, frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.

Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd celui qu'elle doit protéger.

Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la solitude.

Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.

Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question: Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?

Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.

Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux: on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade, parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi: «Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon par vertu, et non par une des obligations de ma position?