Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.
On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus de toutes les autres grandeurs.
La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour. Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations, que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi, lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de dangers, elle a par là moins de mérite.
Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence. Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»
Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.
Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle force dont il nous doue.
La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et cette félicité il la répand autour de lui.
Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs, avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.
Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule. Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.
Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire? Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma femme et mes enfants?»