En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout. Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer, occupé à faire cuire ses navets.
La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été, peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»
Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude. Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour s'attacher à des plaisirs plus réels[ [32], et inventant mille innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.
Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs, tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»
Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style. L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents, qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir radicalement.
Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde, allait en exil.
Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état d'anarchie et d'une république expirante.
Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect; et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa patrie, il s'en éloigna encore plus.
Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux sous une ombre sinistre.
Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute que dans sa prospérité.