Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.
Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre; mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens, d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse, et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la vieillesse!
Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont réellement.
«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front cet axiome de l'antiquité: «Odi profanum vulgus et arceo;» et alors, au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait un prosélyte.
Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial. Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.
Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années. La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que comme de faibles productions de son esprit.
C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la méditation. L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être, répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation.
Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis, j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse, et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins, mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge, les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre ses plus cruels ennemis.»
Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge. «C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs lumières.»
«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?»