Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue, et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau. L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà le dernier asile qui reste aux empereurs.»

Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la vie que comme le soir d'un beau jour.

Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple, paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes effets, nous donne la tranquillité.

Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme un chrétien meurt tranquillement.»

S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que, dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute la piété que nous devrions avoir.

Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.

Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement au terme et au but de notre existence.

Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager? N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature et le motif réel de ces actions.

La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de nous dans les ombres de la nuit.

Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous devons tous ambitionner.