La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.
Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité pour la vie future.
Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est tout ce que je désire.
CONCLUSION
Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de la vie privée, et de détruire par là le juste sentiment d'estime que l'on doit avoir pour les relations sociales.
Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile à la société.
On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue.
S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable, car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de ses semblables.