Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie. Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon caractère m'y ramène.»
Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui mérite d'être connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables.
Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir un certain degré d'expérience et de sagesse, il faut que l'homme soit tour à tour en rapport avec les autres, et en rapports directs avec lui-même; qu'il sache goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde, et se livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la solitude.
Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous vivions en relations avec les autres hommes. Le penchant social qu'il a mis en nous est une preuve évidente de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement, par son exemple, à nous retirer quelquefois dans la solitude. Il a vécu au milieu des hommes; mais de temps à autre il rentrait dans la retraite. Il nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi s'éloigner des affaires et des distractions du monde, pour observer l'état de son cœur et élever sa pensée vers Dieu.
Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de l'autre, à les rendre plus éclairés, plus affables, plus vertueux, tout ce qui peut augmenter entre eux une sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions du monde; ces distractions, ces innocents plaisirs que la société nous présente, adoucissent le caractère et donnent à la vertu un aspect plus attrayant.
En fréquentant les réunions du monde, il faut se résigner d'avance à y éprouver mainte contrariété, à y peser mainte heure d'ennui. Il y a là souvent plus de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la loquacité. Si l'un de ces déplorables orateurs de salon s'attache à nous et nous accable de ses longues phrases, écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces paroles de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure morale, qui apprend à régler son langage et ses actions selon les personnes que l'on rencontre. Pédants et passionnés, il ne se soucient aucunement des circonstances où ils se trouvent, et, ne consultant que leur fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques inconvenances, parce qu'ils oublient tout, excepté la passion qui les anime.»
Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte ni une telle pédanterie, ni l'homme sans instruction, les relations du monde peuvent être de la plus grande utilité, et je pense que la fréquentation des princes et des grands serait une excellente école de philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il faut bien plus de courage pour oser proclamer une vérité hardie devant un grand, que pour en répandre des centaines dans un livre. Et quel observateur du cœur humain ne voudrait avoir vu César, et s'entretenir intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait en le regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme qui porte la tête si haut. Il y a en lui plusieurs Marius?» C'est une chose d'un grand intérêt aussi que de pouvoir étudier dans son germe et dans son développement la puissance à l'aide de laquelle un homme fait époque et devient le modèle des autres. N'est-ce pas une grande joie, en observant cet homme, de reconnaître qu'il joint à ses qualités extraordinaires un tact délicat et une douce nature de pensées?
Cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se dérober à l'entraînement des salons. Celui qui veut s'élever au-dessus du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer assidûment au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes qui attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent l'homme sérieux qui s'en affranchit. Ce que les régents des salons exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui importe de faire chaque jour. On n'est point un être sauvage par cela seul qu'on se plaît de temps à autre à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous l'avons dit, mainte œuvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend souvent plus utile à l'humanité que l'homme d'affaires avec son impétueuse activité. Ah! combien il en est de ces esprits modestes et réservés qui dans l'asile le plus humble étalent bien plus de forces intellectuelles qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable. Celui qui cherche à instruire la jeunesse, ou qui écrit un livre utile, est sans cesse par la pensée en relation avec le monde, et souvent il contribue à notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement des relations sociales, il travaille pour la société, il exprime librement à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être dire dans une grande réunion, par des raisons de convenance, de respect ou de timidité.
Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une grande partie de sa vie dans le monde. Mais celui-là mérite un double hommage qui, en se dévouant au culte des sciences, possède l'art d'attirer les cœurs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur de ses sentiments.
Pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde, il faut savoir employer sérieusement son temps dans la retraite, se conduire avec dignité et intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger les inconvénients de la solitude par les relations de la société, ceux de la société par la solitude, et ne s'attacher trop exclusivement ni à l'une ni à l'autre de ces deux séductions. L'homme dont l'éducation a été sagement dirigée sait se rendre utile dans ses diverses situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des vallées solitaires, mais qui porte ses ondes dans des villes populeuses, et qui contribue à les embellir et à les enrichir.