La vie contemplative et la vie sociale doivent également servir à notre perfectionnement. Notre désir est d'être heureux, c'est-à-dire d'obtenir pour nous-mêmes autant de bonheur que nous pouvons nous en procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est en notre pouvoir. Mais par l'effet des circonstances, bon nombre d'hommes ne sont pas à la place qui leur conviendrait. En voici un qui végète obscurément au fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance appelle à occuper un rang élevé est un être sans valeur qui devrait se soustraire à tous les regards. Combien de personnes condamnées à vivre dans une retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes une douce et salutaire action! Combien de femmes qui languissent dans une maison champêtre, parce que l'époux qu'on leur a donné ne sait apprécier ni leur esprit ni leur cœur, parce qu'elles ne voient autour d'elles que des natures nulles, et pas un seul être qui puisse les juger et les comprendre! Cependant, celle qui dans cette triste situation sait surmonter ses regrets, et user sagement des ressources qu'elle possède, peut encore jouir d'un bonheur assez désirable. L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos, la solitude aura pour elle des charmes, elle cueillera les fleurs parmi les épines.
Savoir utiliser la position où la Providence nous a placés, voilà le grand secret. La solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans le monde, et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et d'observations. Si nous sommes obligés de paraître dans le monde, sachons ranimer l'éloignement qu'il nous inspire, sachons nous plier avec autant d'agrément que possible aux obligations qu'il nous impose. Une telle condescendance suffit souvent pour rendre à notre âme une heureuse sérénité, et après cet effort d'un instant nous nous livrerons avec plus de facilité au travail et à la méditation.
L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut donc qu'il apprenne à se conduire sagement dans la vie spéculative comme dans la vie active, et il aurait tort de fuir obstinément la société, comme d'abhorrer la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on était disposé à éviter, on découvre en eux des qualités qu'on n'avait point encore aperçues, et l'on en vient à éprouver de l'estime et de l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder ces sentiments en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement de porter dans le monde un esprit impartial, un cœur bienveillant, et souvent en y rentrant à regret, nous en reviendrons calmes et satisfaits.
On ne connaît pas toute la puissance de la volonté de l'homme, puisque sans cesse on s'écrie: Que voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue, l'ennui, le chagrin, nous empêchent de nous arracher courageusement à la mollesse pour entreprendre une noble lutte. Il suffit le plus souvent d'un peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique et astreindre notre esprit à un travail utile. Et quel bonheur de pouvoir ensuite se dire: Voilà ce que je suis parvenu à faire par mon courage et ma volonté!
Nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde et la solitude, entre les distractions honnêtes de la société et les plaisirs intellectuels. Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui court étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie de celui qui se retire avec une sombre pensée dans une retraite sauvage.
Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des autres sans commettre aucune lâcheté, et que nous sachions quitter librement le monde sans le fuir entièrement. Nous devons remplir avec dignité les obligations que la société nous prescrit, user de tous les avantages que nous pouvons trouver parmi les hommes, et leur faire le bien qui dépend de nous. Mais nous devons aussi savoir nous retirer à l'écart pour nous recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité.
FIN.
NOTES:
[1] L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du climat. 2e édition, Genève, 1826.