[22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»

[23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»

[24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me semblait trop court.»

[25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville de Brugg.

[26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»

[27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»

[28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse et on se déchire.»

[29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession.»

[30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»

[31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.