[12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt.»
[13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il passé?—En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.
[14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du cœur humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un cœur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»
[15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses Éphémérides, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
[16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.
[17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans ses Lettres sur l'Italie: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.
[18] La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.
[19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»
[20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent leur imprimatur qu'à des sottises; qui, au lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.
[21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne de châtiment.