Voilà les premiers mouvemens que je puis appeller en moi les mouvemens dominans & qui n'ont été gravés dans mon cœur par aucune main humaine. Je ne sais si j'avois déjà le germe des autres penchans: je ne puis faire ici remarquer leur liaison, car je ne l'ai point sentie moi-même. J'étois un être social, puisque je n'étois point indépendant des moindres signes qui se faisoient autour de moi, que je les interprétois avec justesse, & que j'y répondois avec facilité.

Je puis assurer avec sincérité que j'étois absolument exempt d'orgueil & de vanité, car on ne m'avoit jamais loué: on ne m'avoit point dit que je fusse beau ou laid, & je n'avois jamais songé aux attraits de ma petite figure. La jalousie m'étoit inconnue, car il n'y avoit jamais eu aucune préférence marquée entre Zaka & moi. La vérité m'oblige d'avouer encore que je n'avois pas plus d'amitié pour Azeb que pour Caboul: le degré de mon affection varioit selon le bien qu'ils me faisoient; les liens du sang n'étoient en moi que les nœuds de la reconnoissance.

Je n'avois aucun regret de mes actions quelconques: l'aigre voix du reproche ne retentit jamais à mon oreille.

On n'avoit point peuplé mon imagination de fantômes: je ne redoutois rien, soit que l'ombre m'enveloppât, soit que le ciel s'embrasât d'éclairs. Je ne reconnoissois aucun être malfaisant dans la nature; & quand j'étois averti par la douleur de mieux prendre garde à ma conservation, Azeb & Caboul ne joignoient point leurs cris à mes plaintes; ils attendoient froidement que la douleur fût passée; leur visage calme me disoit que ce n'étoit rien; & comme je sentois qu'ils m'aimoient, j'ajoutois foi à leur physionomie.

L'idée d'une propriété particuliere & exclusive n'entra point dans mon entendement. Jamais rien ne me fut refusé; quand je demandois quelque chose d'impossible, on ne me repondoit pas, & mon caprice cessoit de lui-même.

Tous mes desirs se bornoient à satisfaire mon appétit, & je ne sais quoi de secret me disoit que de ce côté la nature étoit inépuisable, & que je ne manquerois jamais de nourriture. Ayant vu le vallon que j'habitois produire presque sans relâche des fruits de plusieurs especes, j'ignorois jusqu'aux termes de besoin & de pauvreté.

Je considérois les vases d'or de mon pere d'un œil aussi indifférent que les rochers qui ceignoient notre habitation: seulement leur couleur & leur éclat me causoient un léger contentement. Je ne haïssois personne, personne ne m'offensoit: l'espérance m'étoit étrangere, je ne prévoyois point l'avenir. Borné au présent, rien ne m'alarmoit, & la seule douleur me sembloit un mal. Le moment passé, je l'oubliois.

Ainsi j'avançois, sur une pente douce & fortunée, vers le printems de la vie, vers la saison où des passions, jusques là inconnues, s'éveillent comme une rapide tempête, entraînent nos cœurs comme un torrent impétueux, & où l'amour qui nous enivre nous met sous le joug de son empire.

Ma raison avoit commencé à jeter ses premiers rayons; ils tomberent sur les objets qui m'environnoient: j'apperçus quelques-uns de leurs rapports; je les comparai, je les jugeai, & de ces résultats naquirent des idées nouvelles. Je fis quantité de remarques qui m'étonnerent moi-même. Je bâtis de petits systêmes qui, tout extravagans qu'ils étoient, attestoient le libre exercice de ma pensée. J'approuvois & je blâmois. Je me souviens que mon pere, attentif & se recueillant, avoit alors une physionomie que je ne lui avois pas encore vue; qu'il me regardoit, & que son silence étoit expressif.

Je perdis cette pétulante étourderie qui caractérisoit mes premiers ans. J'étois tour-à-tour tranquille ou agité, sombre ou joyeux; l'ennui me glaçoit ou la volupté m'enflammoit.