Ce nouveau sentiment qui se développoit en moi, me fit appercevoir toute la profondeur de mon être. Je réfléchis sur moi-même je m'interrogeai, je sondai l'abyme de mon cœur: un desir de feu en remplissoit toute la capacité; & ce desir que je ne pouvois définir, qui m'effrayoit, me tourmentoit, me donna cependant quelques momens d'extase qui me dédommagerent de cet état cruel.
Je sentis qu'il me manquoit quelque chose nécessaire à mon bonheur, moi qui jusqu'ici n'avois rien desiré. Un chagrin lent & destructeur s'empara de mon ame; une mélancolie profonde égaroit mes esprits; un trouble qui alloit toujours croissant, que dis-je! une fureur sourde grondoit dans mon sein. Ces phénomenes nouveaux décomposoient pour moi le tranquille spectacle de la nature. Je pleurois sans sujet, je me réjouissois de même. Les vives étincelles d'un feu inconnu parcouroient mes veines & jetoient dans mon cœur des émotions à la fois douces & pénibles.
Enfin, la compagnie de mon pere & de Caboul me devint insupportable; car ils étoient absolument étrangers aux sentimens qui me dominoient: Zaka, la seule Zaka adoucissoit mon chagrin, mais non pas mon trouble. Il redoubloit lorsque j'étois près d'elle: je ne la regardois plus avec la même assurance; un éclair de ses yeux me jetoit dans l'abattement ou dans une joie folle. Je tremblois en lui parlant des choses les plus indifférentes: j'avois toujours le même zele pour lui rendre mille petits services; mais ce zele avoit quelque chose d'emporté que je voulois vainement contraindre. Les racines les plus succulentes, que j'arrachois du jardin, je les conservois pour Zaka, & je donnois les moins bonnes à mon pere.
Que j'étois content lorsque Zaka ayant la tête baissée, ou appliquée à quelqu'ouvrage, je pouvois en silence dévorer ses charmes sans en être vu! Si l'on me surprenoit alors, je rougissois comme si une honte secrete m'eût atteint.
CHAPITRE VI.
Il falloit que Zaka se fût apperçue du trouble qui me dévoroit, car elle étoit devenue aussi craintive que moi; elle hésitoit à me demander ce que j'avois, & j'hésitois à lui découvrir ce que je ressentois.
Je reconnus que son cœur n'étoit pas plus tranquille que le mien. Cette découverte m'inspira un grand contentement, sans savoir pourquoi. En la voyant inquiete, agitée, je tombai dans une espece de ravissement que je ne puis définir. Son maintien étoit plus réservé, elle n'osoit plus badiner avec moi; mais je la voyois chaque jour inventer mille prétextes pour rester à mes côtés. Elle fuyoit sans raison, & sans raison revenoit un instant après.
Mon cœur étoit trop surchargé pour ne pas s'ouvrir; mais je ne savois à qui dire mon secret, si c'étoit à Azeb ou à Caboul, afin d'apprendre d'eux le moyen de me tranquilliser. Zaka m'étoit trop redoutable; ma voix expiroit en sa présence, je ne savois de quels termes me servir pour lui peindre la situation de mon ame; & pourtant j'entrevoyois qu'elle seule pouvoit me comprendre.