CHAPITRE IX.

Nous recherchâmes nos forces pour sortir de l'oubli où nous étions de tout ce qui nous environnoit. Précieuse extase de l'amour, douce récompense de deux cœurs sensibles & vertueux, vous remplîtes nos ames! Nous ne rougîmes point de nous être fait heureux: le repentir ne leva point sa tête de serpent parmi les roses de la volupté: nous ne sentions dans un doux abattement que notre bonheur mutuel: nos cœurs, dégagés d'un poids accablant, étoient légers comme l'air. Zidzem, me dit Zaka, jamais, jamais je n'aurois cru que j'eusse pu être si heureuse. Ah, puissent tous nos jours être aussi fortunés que celui-ci! Je répondis à Zaka par un baiser & par un soupir, & mon cœur se remplissoit de l'idée que chaque jour une volupté aussi douce pourroit nous appartenir.

Nous quittâmes à regret la plaine, témoin de notre innocente ardeur, nous retournâmes à notre désert: il perdit sa farouche rusticité; l'amour y étoit descendu, l'amour y régnoit & nos yeux ne voyoient qu'amour. Je ne sais quel sentiment nous disoit que nous avions pris un rang honorable parmi l'espece humaine, & nous nous crûmes, orgueilleux de nos sensations, bien au-dessus d'Azeb & de Caboul, que nous regardions avec une sorte de supériorité; car un instinct secret nous disoit qu'ils étoient incapables de goûter les plaisirs que nous avions éprouvés. Dans notre ivresse, nous nous regardions comme des êtres privilégiés bien au-dessus d'eux.

Azeb s'étoit apperçu de notre absence & des suites qu'elle avoit eues. Il ne nous fit aucune réprimande, & nous regardant comme devant vivre & mourir dans ce désert, sans connoître d'autres hommes ni d'autres mœurs, il affecta une indifférence qui répondoit au plan qu'il avoit conçu relativement à nous.

Mon cœur reprit son ancienne tranquillité. L'amour heureux est la paix & l'harmonie de l'ame. Je ne desirois que Zaka; je la possédois cent fois plus belle à mes yeux depuis qu'elle étoit tendre; cent fois plus ravissante, je goûtois dans ses bras ces plaisirs si chers & si doux, lorsque c'est l'amour qui les donne & qui les reçoit.

Je crus long-tems qu'aucune passion étrangere à l'amour ne pourroit entrer dans mon cœur, parce que je le sentois rempli de cet inépuisable sentiment. Mon bonheur me parut solidement établi: chaque jour devoit s'écouler comme le précédent: chaque jour l'heureux Zidzem devoit sentir le cœur de Zaka palpiter contre le sien: chaque jour il devoit couvrir de baisers cette bouche dont le moindre accent étoit un bienfait: chaque jour il devoit voir ces beaux yeux pleins d'amour, languir & s'éclipser sous le nuage des plaisirs. La peine, les chagrins, la douleur même ne pouvoient plus approcher le mortel fortuné qui possédoit Zaka. Plein de mon ivresse, je n'appercevois dans la carriere de la vie qu'une suite de plaisirs égaux, & j'étois plongé à cet égard dans l'illusion la plus parfaite: enfin, je croyois non seulement au bonheur, mais encore à sa durée éternelle.


CHAPITRE X.

Quelques mois ralentirent néanmoins l'extrême vivacité de mes desirs. Prenez bien garde aux circonstances, cher chevalier: ce fut dans ce même tems où mon cœur se trouvoit heureux & satisfait, qu'un desir nouveau vint tourmenter mon esprit: desir plus noble, plus grand, mais bien plus difficile à contenter. Ce desir devint en moi si vif, que s'irritant par l'impuissance de ma raison, il absorba toutes les facultés de mon entendement. Ma pensée arrêtée dans son essor me donna la premiere idée de ma foiblesse & m'humilia à mes propres yeux.