Vous verrez peut-être avec quelqu'intérêt la route que ma raison a suivie pour s'élever à un Dieu. C'étoit cette grande question qui m'agitoit; je faisois les plus grands efforts pour la pénétrer, & j'y rêvois jusques dans les bras de Zaka.

En voyant le soleil, je lui disois: Qui t'a fait? Il y a quelqu'un de caché derriere toi; il y a un bras qui te soutient. Ce monde si beau, que tu éclaires, d'où vient-il? Tout est animé, tout vit, tout se meut. Qui a fait les cieux, la lune & les étoiles? Il y a quelque chose au-dessus de moi, autour de moi, au-dedans de moi, que je conçois & que je ne comprends pas. Que le soleil a de gloire! Que l'œil de Zaka a d'expression! Il y a je ne sais quoi d'inexprimable & de céleste dans son regard, & le soleil avec tous ses rayons vient se peindre dans une goutte d'eau. Qui a fait le soleil & l'œil de Zaka? Et ma pensée, de qui l'ai-je reçue? Je ne me la suis pas donnée. Qui a bâti mon corps souple, celui de Zaka, structure charmante, où toutes les graces sont répandues? Le soleil semble fait pour mon œil, & mon œil pour le soleil: le soleil domine la nature, & la réjouit; mais il ne parle pas. Quel a été le commencement de ce bel astre & de ce grand ouvrage? Je sens la joie, le contentement, la volupté; à qui dois-je ces sensations délicieuses? qui dois-je en remercier? Ah, que je dois aimer la cause de Zaka, la main qui a arrondi ces bras caressans & cette bouche voluptueuse qui presse la mienne!

J'étois absorbé dans une impuissante méditation, en voulant soulever, déchirer un voile qui enveloppoit mon entendement; & rassemblant toutes les forces de mon ame, je voyois comme un abyme immense où j'étois pressé par une puissance unique & supérieure. Je me sentois dépendant; je me sentois appartenant à cette puissance invisible: je ne pouvois me soustraire à son empire; il ne me manquoit plus que de savoir son nom; & c'étoit ce nom que je cherchois, que je m'efforçois de deviner. Je n'avois pas encore appris les mots d'ordre, d'union, d'harmonie, d'unité; mais toutes ces idées étoient en moi. J'admirois les prodiges de la création, en cherchant à lire le décret divin de la Toute-Puissance. La langue religieuse m'étoit encore étrangere; mais déjà mon cœur, plein de flamme, avoit adoré.

J'avois remarqué depuis quelque tems que mon pere, sur la fin du jour, s'enfonçoit dans un bois voisin & qu'il en revenoit ordinairement plus triste qu'il n'y étoit entré. Cette marche mystérieuse piqua ma curiosité: un soir je me glissai sur ses pas; après plusieurs détours, je le vis entrer dans une espece d'antre souterrein, que l'œil le plus observateur n'auroit pu distinguer. Je me tins à l'entrée, j'écoutai, avançant la tête, retenant jusqu'à mon souffle. Tout étoit en silence: je découvris une lumiere au fond de la caverne, & Azeb prosterné devant un objet que je ne pus distinguer. Après quelques momens, j'entendis Azeb parler. Un frisson pénétra tous mes sens aux paroles étonnantes que proféra sa bouche. Ces paroles étoient pour moi, dans l'état où je me trouvois, d'une trop grande conséquence pour que je ne les gravasse pas profondément dans ma mémoire. Les voici:

«Si tu es, si tu m'entends, quel que tu sois, Auteur de la nature, toi que les chrétiens, sous le nom d'un Dieu crucifié, & les sauvages sous celui d'Oromadou, adorent: ô écoute-moi, & apprends-moi à te connoître! Le soleil, par sa chaleur bienfaisante, vient ranimer mes membres, la terre enfante des fruits en abondance; je jouis de tous les êtres qui m'environnent, & je puis sans orgueil me croire le but de la création. Tu es! Mon cœur, pénétré de respect pour ta grandeur, me le dit; mon cœur, pénétré d'amour pour ta clémence, me le persuade. La voix de l'univers, par son bel ordre & sa magnificence, annonce ta gloire: les êtres animés chantent tes louanges; & moi, ignorant que je suis, & peut-être ingrat, je me tais en ta présence.

»Je te demande où je dois te chercher, où je dois te trouver. Résides-tu dans le temple des chrétiens, les plus sanguinaires de tous les humains, ou te découvres-tu à l'homme simple & sauvage qui, sans être coupable de sang & d'injustice, t'adore dans un arbre qu'il a planté de sa main? Je n'apperçois autour de moi que des ombres; je crains de t'offenser en reconnoissant pour Dieu ce qui n'est pas toi. Déjà mes membres qui fléchissent, mon sang privé de chaleur, mon cœur qui ne bat plus que foiblement, m'annoncent que le jour de ma mort n'est pas éloigné. Quoi, Azeb deviendra poussiere sans t'avoir connu! Malheureux qu'il est! il ne pourra donc point instruire Zidzem & Zaka du chemin qui conduit à toi! Ils ne sauront pas te connoître, t'aimer, t'adorer. Comment pourront-ils jamais être heureux? O toi qui es! aie pitié de mon ignorance; daigne...» Les accents s'étoufferent alors dans sa bouche, & sa voix s'éteignit parmi ses sanglots.

Que devins-je en ce moment terrible & à jamais mémorable! J'éprouvai un saint effroi; mon cœur étoit plein de respect pour cet Auteur de la nature, dont je n'avois pas encore entendu prononcer le nom. J'attendois avec impatience qu'Azeb sortît de la caverne, pour m'entretenir avec celui auquel il parloit à genoux. Je brûlois de le connoître. Sans lui, Zidzem & Zaka ne sauroient être heureux!... Je pensois que cet antre obscur pouvoit être son séjour; je résolus d'unir mes vœux & mes prieres aux larmes & aux instances d'Azeb, afin qu'il se montrât à nos yeux. Mon pere sortit & ne m'apperçut pas: je le vis qui essuyoit une larme que l'amour paternel lui avoit fait verser.

J'entrai avec un frémissement respectueux au fond de la caverne: mon œil cherchoit de tous côtés avec qui Azeb s'étoit entretenu; je ne trouvai personne; je vis seulement une table couverte d'une peau de tigre; dessus étoient rangées deux figures: l'une représentoit une espece de monstre hideux, moitié homme, moitié dragon; & l'autre, un homme souffrant, cloué sur une croix de bois. Une lampe éclairoit foiblement cette scene imposante. Cette demi-obscurité, ces objets nouveaux & formidables, les paroles d'Azeb, je ne sais quel mouvement inconnu m'entraînerent. Une horreur sacrée me pénetre, mes genoux chancelent, je tombe prosterné devant ces deux figures, le cœur puissamment ému & l'esprit dans les ténebres. J'implorois & appellois à grands cris cet Auteur de la nature. Daigne te montrer à moi, lui criois-je, Maître du soleil & des élémens! toi à qui je dois la vie & Zaka; daigne me parler, me répondre... Je m'afflige de ce qu'il demeure insensible à ma priere brûlante. Je m'imaginois qu'il avoit parlé à mon pere, & qu'il me rejetoit. Aussi-tôt, dans la ferveur de mon enthousiasme, je composai un assemblage d'exclamations & de mots incompréhensibles, & dans ce mêlange confus je le suppliai ardemment de ne pas se dérober plus long-tems à mes yeux.

Cependant ces deux figures demeuroient immobiles, & je m'en étonnai; j'attendois un mouvement de ces êtres inanimés, auxquels j'attribuois de la vie & de la puissance. Tout-à-coup la lampe pâlit, s'éteint; l'obscurité m'environne; mon imagination se trouble, enfante des fantômes; la terreur s'empare de mon ame, elle glace tous mes sens: le front pâle, les cheveux hérissés, je cherche une issue & me traîne à pas tremblans hors de ce lieu effrayant & redoutable.