Azeb m'expliqua qu'il y avoit un rapport entre lui & moi, que cette union ne seroit jamais rompue; & me serrant la main, il s'écrioit: Jamais, jamais! tu ne peux échapper à lui.... toujours, toujours à lui!
Ces mots avoient pour moi quelque chose tout à la fois de terrible & de consolant. Azeb m'expliqua que la pensée qui étoit en moi ne devoit pas plus finir que celui qui me l'avoit donnée; que je ne l'aurois pas reçue si j'eusse dû la perdre; que j'étois désormais immortel. Il fit un petit cercle dans le grand, & me dit: Te voilà! Il prit ensuite un fruit & me dit: Mange, il est bon, il vient de celui qui est bon: toujours le grand Être sera bon pour toi, si tu es bon pour autrui.
Il me fit encore regarder le petit cercle, en disant: Nous sommes faits pour l'agrandir. Il traça un cercle plus grand, & il me dit qu'avec le tems nous serions intimement unis au grand cercle, & qu'alors commenceroit notre souverain bonheur.
Azeb me regarda d'un œil plein d'amour & me dit: Il t'aime comme je t'aime, il t'embrassera comme je t'embrasse, si tu es bon. Un soupir de feu s'échappa de sa poitrine embrasée, un rayon céleste parut resplendir sur son visage; il pleura sur moi, mais ses larmes étoient douces, & je pleurai avec lui; sa main élevée vers le firmament me disoit: Il le remplit. Les yeux tournés vers le ciel, nous tombâmes tous deux à genoux; un seul & même soupir s'éleva de nos cœurs; nous unîmes le cantique de nos prieres; telle fut l'offrande pure que nous envoyâmes au Maître de la nature. Notre émotion étoit au comble, & nous tombâmes embrassés l'un & l'autre, comme atterrés sous un poids d'amour & de respect. Un ver rampoit alors, & il me dit: Et nous aussi devant sa grandeur nous sommes des vers qui rampons; mais malgré notre petitesse & notre misere, nous irons à lui; nous irons à lui, il nous attend; nous sommes ses créatures; il nous voit; adorons sa grandeur, implorons sa bonté. Nous priâmes de nouveau, & nous nous roulâmes dans la poussiere, en lui criant: Tu es grand, tu es fort, tu es majestueux, & nous sommes petits, foibles & misérables; communique-nous de ta force & de ta grandeur.
Ah! si du haut de son trône ce grand Dieu a daigné abaisser ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejeté nos vœux. Nous ne l'adorions pas dans l'enceinte étroite d'un temple, mais sur la cime élevée d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere un nuage immense; la nature se décolora; nous vîmes fuir à regret cette magnifique image du Créateur: les objets qui nous environnoient pâlirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs transports dont notre ame avoit été pénétrée s'appaiserent & firent place à un calme doux & tranquille.
CHAPITRE XII.
Je laissai sur la montagne le vénérable Azeb dans un accablement de pensées; & respectant sa profonde méditation, je descendis tout ému, pour m'abandonner solitairement à mes réflexions sur cette scene auguste dont j'avois été le témoin.
Les paroles d'Azeb étoient gravées dans mon cœur; il me sembloit encore l'entendre annonçant le Dieu de l'univers. Tout avoit pris autour de moi une ame; tout crioit autour de moi, il existe! & en même tems tout me donnoit une preuve invincible de sa haute sagesse. J'avois senti l'Auteur de tant d'œuvres admirables; mais je ne l'avois pas encore reconnu. Je le vis empreint dans le vol de l'oiseau, dans la cime flottante de l'arbre, & le nom de l'Eternel me parut fait pour être exalté par toute la terre.