La création me sembla plus brillante: tout m'intéressoit, jusqu'à l'herbe des campagnes; tout étoit pour moi une représentation visible de la Divinité. Ma raison avoit remonté sans peine à une premiere Cause, éternelle, infinie. Dès qu'elle éclaira mon entendement, je fus facilement & parfaitement convaincu de cette grande vérité: elle me parut évidente & nécessaire. J'apperçus de même le rapport sensible des êtres créés; toutes les créatures correspondoient entr'elles sous la main du Dieu unique: la nature étoit vivante sous l'œil d'un Dieu vivant; j'étois moi-même une portion animée d'un souffle divin, enveloppée dans une masse terrestre, & je disois dans ma pensée: Tu ne périras point; tu vivras toujours avec l'unité sublime, avec l'harmonie éternelle: je me sentois alors plus de force & d'activité. La nature développoit à mes yeux sa grace & sa majesté: je vis que, dans ses ouvrages, les uns étoient mâles, les autres délicats; & chaque jour ajoutoit à l'idée que j'avois de la grande Intelligence, parce que toute chose me l'annonçoit, & que cette étude remplissoit mon ame d'une joie délicieuse. La création étoit la splendeur réfléchie de la Majesté suprême; & convaincu que je serois toujours le compagnon de l'Eternel, je sentois un noble orgueil qui me donnoit un profond contentement.
Ce fut moi qui annonçai à Zaka un Dieu créateur. Je lui donnai l'idée d'un Être dont la main alluma le soleil & imprima en même tems à un ver de terre & à moi la faculté de se mouvoir: je lui appris que la perfection de Dieu étoit dans son unité, & que ses qualités infinies n'appartenoient nécessairement qu'à lui. Je voulus que mon amante eût ma religion: elle adopta sans peine un Dieu qui étoit le mien; elle raisonnoit peu, mais elle sentoit vivement. Pouvoit-elle ne pas chérir avec tendresse ce Dieu qui avoit créé le plaisir & réuni nos cœurs?
Une plaine agréable, une colline verte, voilà le temple où nous l'adorions. Nos vœux étoient simples & souvent formés par un soupir; mais ce soupir du cœur étoit sincere: les tendres embrassemens de Zaka invitoient mon ame à célébrer de nouveau le Maître bienfaisant de l'univers: la lune voyoit notre hommage, & le soleil levant nous trouvoit à genoux. Azeb avoit marqué cette heure solemnelle pour le moment de la priere.
O jours fortunés! je ne séparois Dieu de Zaka que par le sentiment d'un respect muet & profond; & quand la terre étoit en fleurs, qu'un beau jour avoit prêté à la verdure une couleur plus vive, Azeb nous prenant par la main, disoit avec recueillement: Du haut des cieux Dieu nous sourit.
CHAPITRE XIII.
Je vivois content, & j'imaginois qu'ainsi s'écouleroit le reste de ma vie, lorsqu'un accident imprévu vint troubler ma félicité. Zaka changea tout-à-coup: les couleurs de son teint pâlirent; elle perdit l'appétit; son sommeil étoit agité; au milieu d'une course légere, ses jambes se refusoient à la porter. Le changement de son humeur m'alarma encore plus que celui de sa santé: elle devint triste, capricieuse; elle se refusoit aux plaisirs qu'elle avoit jusques là goûtés avec autant de ravissement que moi; & lorsque je m'en plaignois, elle me disoit avec un ton qui exprimoit à la fois l'amour & le regret, qu'elle en ignoroit la cause, mais que j'étois toujours ce qu'elle avoit de plus cher dans la nature.
Je jugeai qu'elle étoit malade; & voulant la soulager, j'exprimois le suc des végétaux que je connoissois pour être salutaires à l'homme, & je le lui faisois boire. J'allois sur le haut des rochers chercher des racines & des fruits qui pussent lui redonner l'appétit, & je priois le grand Être de lui rendre la santé.
Sa santé ne revenoit point: toujours les mêmes caprices; de sorte que je ne reconnoissois plus ma Zaka. Je n'osois m'en plaindre à Azeb ni à Caboul; je n'aurois même su comment leur en parler. Je ne sais quelle mélancolie l'occupoit: elle dormoit lorsque j'aurois voulu la voir éveillée; elle étoit éveillée lorsque j'aurois voulu dormir. Nous ne nous accordions plus. Je ne savois à quoi attribuer ce changement de caractere. Quelquefois ses caresses me dédommageoient de ses caprices désordonnés; & je m'imaginois avoir perdu ma Zaka, lorsqu'elle revenoit à moi avec plus de tendresse.