Elle se plaignoit toujours, & je ne savois plus que faire pour la guérir. Les mêmes symptomes de tristesse & de mélancolie duroient encore: mes soins étoient sans effet, lorsque, lassé de son goût dépravé, je lui en fis des reproches. Alors elle pleura abondamment; & un soir que j'étois couché près d'elle, elle porta ma main sur son flanc, & me dit d'écouter. Je sentis un point saillant: aussi-tôt je pâlis, & je lui dis: O ma chere Zaka! je vois ce que tu as; tu as avalé un lézard. Il y a quatre mois que, dormant sous un palmier, j'en pris un qui m'étoit déjà entré dans la bouche. Je ne sais, dit-elle, je n'ai point avalé de lézard; mais je sens là comme s'il y en avoit un: c'est lui qui me rend triste & inquiete. Oui, repris-je, que veux-tu que ce soit? J'ai toujours détesté ces lézards. A quoi sont-ils bons? Alors, me levant, je me mis à tuer tous les lézards que je rencontrois: chose que je n'avois pas encore faite.
A table, un lézard familier étant venu, je le tuai en présence d'Azeb, qui me regarda d'un œil sévere, car il ne m'avoit jamais vu faire pareille action, & je lui dis: c'est que Zaka a avalé un lézard qui remue dans son ventre, & que je veux les exterminer tous. Azeb regarda Zaka & se tut.
Rien n'égaloit mon chagrin de voir Zaka souffrir; & comme je m'imaginois qu'un lézard en étoit la cause, je m'échappai jusqu'à dire une fois devant Azeb: Pourquoi y a-t-il des lézards dans le monde? La grande Intelligence auroit bien dû ne les pas créer. Azeb me répondit: Tais-toi, petite intelligence, vermisseau de terre; tu le sauras un jour, quand tu en seras digne, car aujourd'hui tu es un insensé. Il me dit ces mots d'un ton si grave qu'il m'en imposa; il m'auroit fallu une raison plus exercée pour comprendre que le mal physique entroit dans le plan de la création, & que l'Auteur de toutes choses, par des ressorts inconnus à notre ignorance, faisoit tout servir à l'accomplissement de ses décrets & de notre bonheur.
Le ventre de Zaka grossissoit, & je me confirmois dans l'idée qu'un lézard occasionnoit sa maladie, la rendoit triste & pesante, & que ce lézard vivoit dans ses entrailles à ses dépens. Cela me mit dans une telle fureur que je ne pouvois entendre prononcer le nom d'un lézard sans une colere interne. Or, le prétendu lézard la tourmentoit étrangement. Azeb gardoit toujours un profond silence.
Je rêvois au moyen de détruire la race des lézards, lorsqu'au bout de quelques mois je trouvai Zaka que je venois de quitter, au bord d'une fontaine, évanouie & presque baignée dans son sang. En m'approchant pour la secourir j'apperçus une petite créature que je pris & qui me causa la plus violente surprise. Son regard sembloit me dire: Je suis à toi. Je réfléchis un instant pour savoir si elle étoit tombée du ciel ou si elle étoit sortie du sein de la terre, & je vis clairement que cette créature ne pouvoit appartenir qu'à Zaka. Alors je la baisai, je la tenois entre mes bras, & mon cœur tressailloit d'alégresse. En levant les yeux, je vis de loin Azeb; & l'appellant de toute ma force, je lui présentai cet enfant, en m'écriant avec transport: Nous sommes quatre! Hélas! j'oubliois le bon Caboul, non par insensibilité, mais parce qu'il n'entroit point dans la sphere de mes tendres affections.
Oui, nous sommes quatre, reprit Azeb qui accourut avec la sollicitude paternelle peinte sur le visage; & prenant l'enfant de mes mains, il s'approcha de Zaka, lui donna les soins qui lui étoient nécessaires, la lava dans la fontaine, tandis que, dans un silence stupide, je le regardois sans savoir quel étoit son dessein.
J'étois partagé entre la joie & l'étonnement; je m'emparai de la petite créature, & je crus reconnoître les traits de Zaka visiblement empreints sur son visage. Je la baisai, & mon cœur connut des mouvemens encore plus doux que ceux de l'amour. Enfin je sentis que j'aimois un autre être autant que Zaka, & je m'écriai: Elle est à moi, je ne m'en sépare plus. Ses cris remuerent mon ame, & dans ce moment je crus qu'elle avoit toujours été avec moi, parce que je me disois que je ne pouvois plus l'abandonner. En effet, mon cœur se fondoit auprès d'elle, & je tournois autour de la mere & de la fille sans savoir ce que je faisois.
Que Zaka étoit attendrissante! Son regard me redemanda la petite créature; elle l'approcha de sa mamelle: quelle surprise, quand je vis sa bouche enfantine s'attacher à ce sein que j'avois couvert de baisers! Je demeurai en extase, je n'osois plus respirer: je contemplois ce spectacle nouveau. Jamais Zaka ne me parut si belle: je conçus pour elle un respect qui redoubla mon amour. Les baisers qu'elle donnoit à l'enfant me sembloient une dette que je devois acquitter. Je ne savois laquelle des deux m'étoit la plus chere, & ma tendresse partagée en étoit plus forte. Je reportois à la petite créature toutes les caresses que je recevois de Zaka, & Zaka m'en payoit encore. Mon cœur suffisoit à peine au torrent délicieux dont il étoit inondé.
Que d'agrément, que de naïveté, que de mollesse, lorsqu'elle allaitoit sa fille, lorsque je la voyois se jouer & sourire sur le sein découvert de sa mere qui devenoit enfant elle-même! Elle la caressoit de maniere à me faire sentir des voluptés inexprimables; elle l'invitoit à prendre sa mamelle; ensuite appellant le sommeil par un murmure doux, long & uniforme, elle l'endormoit. Alors j'imposois silence à toute la nature; je chassois Azeb & Caboul; j'aurois voulu faire taire le vent. Lorsque ses tendres paupieres se fermoient, privé du spectacle gracieux de ses ris & de ses mouvemens, je craignois qu'elle ne se réveillât plus; mais quand elle sortoit du sommeil, je croyois la voir pour la premiere fois, telle que je l'avois rencontrée au bord de la fontaine.