Pendant son absence j'essayai quelques mots espagnols que mon pere m'avoit appris. Je voulois le rassurer, & lui dire qu'il n'avoit rien à craindre de nous. Il étoit tout tremblant, malgré notre zele & nos soins. Je compris par ses réponses & ses gestes qu'il venoit d'échapper à l'esclavage tyrannique des Espagnols.
Zaka revint en peu de tems, hors d'haleine, accompagnée d'Azeb & de Caboul. Elle avoit hâté leurs pas avec la plus vive chaleur. Nous transportâmes l'étranger dans notre demeure avec beaucoup de peine. Azeb connoissoit les herbes salutaires, propres à le guérir, & dont la nature avoit gratifié notre désert. Il les appliqua sur les plaies de l'infortuné; il l'assura que dans peu il seroit guéri.
Comme Azeb entendoit parfaitement l'espagnol, l'étranger lui apprit en cette langue qu'il étoit Anglois; qu'il avoit été fait prisonnier par les Espagnols, & réduit par eux au plus affreux esclavage. Enseveli vivant dans les gouffres de la terre pour fournir de l'or à ses insatiables tyrans, las de leur joug & de leurs outrages, il s'étoit échappé, aimant mieux trouver la mort dans les déserts que de l'attendre parmi ces barbares. En gravissant le long des précipices, son pied mal assuré l'avoit fait rouler; & sans un quartier de rocher, auquel il s'étoit retenu, il périssoit. Il étoit si foible qu'il ne pouvoit nous exprimer sa reconnoissance qu'en nous serrant les mains. Zaka étoit attendrie de sa douleur, & moi j'étois tout ému de ce qu'il exaltoit si fort un service que je n'avois regardé que comme un devoir. Je rougissois des louanges qu'il donnoit à notre humanité.
Quelques jours après qu'il eut repris ses forces, il nous fit le tableau des cruautés que les Espagnols exerçoient contre les malheureux destinés à creuser la terre pour en tirer ce métal si funeste au monde. Il le fit avec des traits si animés, que nous fondîmes tous en larmes. Sont-ce des hommes, m'écriai-je, qui traitent ainsi des hommes! La nature a-t-elle caché dans leur cœur la rage des bêtes féroces! Combien ne sommes-nous pas heureux d'être séparés de pareils barbares!
Zaka toute tremblante, pressant ma fille dans ses bras, se refugioit dans mon sein. O Zidzem! disoit-elle, sommes-nous loin de ces monstres? Je ne veux plus que tu mettes le pied hors de cette enceinte: ils t'enleveroient pour être leur esclave. Choisis plutôt la mort. Oui, Zidzem, tue-moi de ta main avant que.... Elle retomboit dans mes bras foible & décolorée.
Le plaisir d'être échappé à leurs mains féroces se déployoit tout entier sur le front de l'étranger; & ce plaisir si vif, qu'il ne nous déroboit pas, fut la plus douce récompense de notre pitié. Par la joie que j'éprouvois intérieurement, je sentis que j'avois fait une action agréable à Dieu; je me reconnus bon, ce qui me fit un souverain plaisir. Je pleurois, non sans volupté, car j'étois attendri sur le sort de cet Anglois, & j'éprouvai que l'on ne secourt point son semblable sans en être récompensé dans la partie la plus intime de notre être.
Je conçus bientôt une vive inclination pour cet Anglois. Il étoit d'une figure agréable, & un peu plus âgé que moi. Je souhaitai qu'il n'eût aucun des vices communs aux Espagnols. Combien je me promis d'agrémens dans sa société! Le croiriez-vous, cher chevalier? j'avois soupiré plus d'une fois après un ami, c'est-à-dire, après un jeune homme de mon âge & de mon caractere, avec lequel je pusse converser familiérement & sans gêne. J'avois un besoin de découvrir à quelqu'un toutes mes pensées secretes, & de lui faire part sans réserve de ma joie, de mes chagrins, de toutes ces petites choses si intéressantes à dire quand c'est la confiance qui les reçoit.
Le cœur de l'homme goûte une sorte de volupté lorsqu'il lui est permis de s'épancher librement: c'est un doux besoin, & ce besoin je l'ai assez vivement ressenti. J'aimois assurément Zaka autant qu'on peut aimer, & cependant il me restoit auprès d'elle des momens qui n'étoient pas remplis; ma raison cherchoit un être qui pût éclairer la mienne; il me manquoit le plaisir de la familiarité. L'amour est un feu actif: il épuise l'ame, & c'est après ses jouissances qu'il est doux de se reposer dans le calme paisible de l'amitié. Après avoir senti vivement, on aime, je crois, à raisonner ses sensations, à se rendre compte de ce qu'on a éprouvé, à interroger autrui, à lui communiquer le récit de sa propre félicité. Je cherchois cet ami. Azeb, par son âge & le respect que je lui portois, ne pouvoit être ni mon égal ni mon confident: je sentois que ce que j'avois à dire ne pouvoit pas être déposé dans le sein d'un vieillard. Caboul, quoique doué d'un cœur excellent, n'avoit pas un esprit assez ouvert pour pouvoir m'intéresser pleinement. D'ailleurs, il me paroissoit absolument impassible.
Ce charme mutuel de l'amitié, si long-tems desiré, je me le promis avec cet Anglois. Tout ce qu'il me disoit me le rendoit cher: il m'instruisoit, il m'éclairoit; j'avois soif de sa conversation; il devint mon ami, mon ami inséparable. J'épanchois dans son cœur tout ce qui étoit dans le mien. Je lui fis part de mes plaisirs, de mes peines; je n'avois rien de caché pour lui: je lui parlois de Zaka, & c'étoit pour moi un contentement profond d'embrasser mon amante & d'en parler à mon ami.
Ainsi je n'avois pas encore connu le nom de l'amitié, que j'avois senti cette noble passion. Je m'y livrai avec un penchant qui n'admettoit aucune réserve, & je me félicitois du plaisir nouveau qui alloit embellir notre séjour. Pour le coup, je sentis qu'il ne me manquoit plus rien: j'avois su placer toutes les affections de mon ame, & je puis protester que ce que l'on appelle ambition, gloire, desir de la renommée, desir du pouvoir, je puis attester, dis-je, que ces passions m'étoient parfaitement inconnues. J'étois heureux par l'amour, l'amitié, la confiance, la douce égalité; & mes desirs ne s'égarerent pas au-delà.