Zaka sentoit encore mieux que moi le mérite de l'étranger: elle l'écoutoit avec intérêt; elle m'exaltoit souvent le bonheur que nous avions de le posséder. Avide de recueillir toutes ses paroles, elle l'interrogeoit sans cesse; & infatigable dans sa curiosité, elle sembloit craindre de le fatiguer de ses questions répétées, autant qu'elle lui savoit gré de sa complaisance à y répondre.
Je marque ici l'origine & les progrès du zele qu'elle conçut pour l'étranger, afin que l'on puisse mieux juger de son ame. Déjà familiere avec lui, elle l'appelle à ses côtés, lui commande, & demeure muette lorsqu'il parle. Elle vante son éloquence, & me fait taire lorsque je veux l'interrompre par une question subite. Il lui seroit inutile de déguiser le feu qu'elle met dans ses discours & ses actions, & elle ne songe pas à le dissimuler. Elle ne cherche peut-être pas encore à lui plaire; mais ses regards disent assez que l'étranger lui plaît. Elle me tire quelquefois à part, & me dit en secret: Zidzem, regarde comme il est beau; regarde ses longs cheveux blonds & flottans, & ces yeux bleus si vifs: tous les Européens sont-ils aussi beaux que lui? Quel dommage qu'ils soient si barbares! Comment se peut-il que des hommes d'une si belle physionomie tuent, égorgent, brûlent? Que j'aimerois à demeurer au milieu d'eux, s'ils n'étoient pas aussi méchans! Le pauvre Lodever [c'étoit le nom de l'Anglois] ne ressemble sûrement pas à ceux dont il nous parle; il a souffert par eux, il les déteste, il vivra toujours avec nous. Ah! Zidzem, dis-moi, si dans son pays il a laissé une amante, qu'elle doit être malheureuse! Qu'en dis-tu, cher Zidzem? Songes-tu combien mon cœur auroit à souffrir, s'il falloit que je vécusse séparée de toi?
CHAPITRE XVII.
J'écoutois les discours de Zaka sans éprouver aucun sentiment jaloux. Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la pitié d'un cœur naïf & compatissant: mais elle les répéta si fréquemment & avec tant de chaleur, qu'ils me déplûrent autant qu'ils m'avoient charmé.
Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet & taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid lorsque Zaka parloit de l'étranger: je ne lui répondis plus; elle en murmura, & alla jusqu'à me reprocher mon indifférence pour un aussi beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donné des conseils salutaires sur la culture de notre jardin.
Malgré l'attachement que j'avois pour Lodever, il me fut impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je voulus toujours être présent à leurs entretiens. J'observois leurs moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.
Déjà les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du chagrin qui me dévoroit. O tourment! jamais mon cœur n'avoit rien souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je pâlissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir moi-même. Que cette Zaka si tendre étoit devenue funeste à mon repos! Je la haïssois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empêchoit de jouir de ses caresses.
Je n'osois parler, & j'étois toujours sur le point de délier ma langue & de me livrer à un sentiment furieux. Quel état horrible! Zaka lut sans peine dans mon ame déchirée; elle me demanda avec effroi la cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en pâlissant & dans un trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est toi-même qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu à un autre qu'à moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point que tu regardes l'étranger comme tu le fais. Mérite-t-il mieux que moi ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aimé? Ah! si ma fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis à l'un & à l'autre d'aller d'un autre côté. Comment veux-tu que ma fille m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?