A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris à feindre, baissa les yeux comme une coupable, & les relevant tout-à-coup pleins de honte & de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un cœur tendre & compatissant? Depuis quand blâmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever est devenu, après toi & ma fille, celui pour qui je ressens une inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en veux à moi-même de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te dois toute entiere, & cependant je ne puis être tout-à-fait maîtresse de mon cœur. Non, je ne puis m'empêcher d'aimer cet étranger; mais je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour troubler notre félicité. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous désunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem, allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je ne le regarderai plus. Je sens que mon cœur m'emporte malgré moi. Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune occasion de l'entendre & de le regarder; car je ne veux aimer que toi, & je gronde mon cœur quand il veut me dire autrement.
Cet aveu naïf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur du cœur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma tranquillité: je vis Zaka se contraindre, éviter les occasions de se trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous ses mouvemens étoient gênés; son front portoit une certaine mélancolie que je n'avois pas remarquée auparavant. Au milieu de nos tendres embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi, son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-même de la peine de Zaka, & que sa situation avoit répandu quelque chose de pénible dans notre façon de vivre, je fus le premier à vouloir rétablir la familiarité qui régnoit. Je le dis à Zaka, je la rendis maîtresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vécût avec elle comme par le passé; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal où je lui avois fait des reproches; il n'y avoit plus de concorde ni d'agrément dans notre société. Zaka ne rioit plus avec la même assurance; son badinage étoit moins naturel avec moi. Lodever, de son côté, n'avoit plus le même empressement. Je me dis à moi-même que, puisque Zaka m'aimoit, je devois être sûr qu'il n'obtiendroit rien de ce qui m'étoit réservé. D'après ce plan, je pris Lodever & Zaka par la main, je les réconciliai; je les priai de vivre en toute liberté, comme ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon œil dans tous les instans.
La familiarité revint, Zaka reprit son ton folâtre: elle rioit, badinoit avec Lodever & j'étois satisfait de la voir si joyeuse.
CHAPITRE XVIII.
Cet étranger nous enseigna quelques mots d'anglois: il parloit un peu l'espagnol; de sorte qu'avec le loisir dont nous jouissions, nous pûmes converser avec assez de facilité.
Je m'accoutumai à voir Lodever étroitement lié avec Zaka; & comme la paix étoit revenue, je répandois dans le sein de l'étranger tout le sentiment de ma joie, qu'il sembloit partager. Je le croyois sincérement mon ami, parce qu'il me l'avoit dit cent fois, & qu'il ne m'appelloit jamais d'un autre nom. Il applaudissoit au tableau naïf que je lui faisois de ma félicité, il me suivoit avec une curieuse complaisance dans tous les détails de mon bonheur. Il m'avoit engagé à lui conter l'histoire de nos premieres amours, & je l'avois fait sans m'appercevoir qu'il en tiroit secrétement des inductions sur le caractere de Zaka.
Chaque jour plus enchanté de l'esprit de Lodever, je me livrois à lui sans réserve. Trompé par les apparences de la candeur, je croyois ses caresses sinceres: je suivois les mouvemens de mon cœur; & aveugle que j'étois, je ne remarquois point que, lorsque j'embrassois Zaka en sa présence, il devenoit tout-à-coup triste & rêveur. Bon, simple, confiant, je ne savois interpréter ni son assiduité, ni ses regards, ni l'espece d'inquiétude qui ne l'abandonnoit pas; ou plutôt son artifice profond savoit me faire prendre le change sur tous ses mouvemens. Ils auroient été visibles à des yeux plus exercés que les miens; mais tout, jusqu'à la violence que se faisoit Zaka pour se domter, échappoit à ma vue; ma jalousie étoit éteinte; l'amitié m'avoit rattaché le bandeau de l'amour.
Lodever nous entretenoit fréquemment des peuples de l'Europe, de leurs loix & de leurs coutumes. Jamais Zaka ne se lassoit d'entendre ces récits étonnans. Quoi, disoit-elle, il y a tant d'hommes, tant de maisons, tant d'édifices? Je faisois de mon côté mille questions, & chaque réponse m'émerveilloit. J'avois peine à concevoir comment cette fourmilliere d'individus, vivoit sur le même point; & tandis que Lodever m'expliquoit ces choses incroyables, mon esprit s'élançoit vers ces cités populeuses, où à chaque pas se présentoit quelqu'objet intéressant. Quand il me parloit de la hauteur des édifices, & de ceux qui flottoient sur les eaux, j'étois tenté de croire qu'il se jouoit de ma crédulité; mais l'explication étoit si bien détaillée, que je ne pouvois refuser d'ajouter foi à ses discours.