Lodever mettoit chaque jour en jeu notre curiosité, il la manioit à son gré; & nous ayant instruits que la belle plaine n'étoit pas les bornes du monde, nous pensions que tout étoit encore plus beau au-delà. Quelle étonnante magicienne que notre imagination, lorsque j'y songe après tant d'années & dans le calme de la réflexion!
A quel point notre ignorance étoit subjuguée! Nous ne connoissions pas seulement la distance des lieux, la nature des périls, ni la difficulté des exécutions: nous n'avions pour sauve-garde que les anciennes paroles d'Azeb, qui malheureusement s'effaçoient de notre mémoire. Hélas! Azeb n'étoit plus; & Lodever, si éloquent pour nous, se moquoit de nos craintes, détruisoit nos objections, que nous n'étions pas fâchés de voir renversées. Il nous présentoit à la lettre ce que j'ai vu depuis en Europe, la lanterne magique: ce qui, joint à l'extrême curiosité qui nous dominoit, nous détermina bientôt à partir.
Il nous eût été impossible de résister à son éloquence prestigieuse, quand même nous aurions eu les connoissances qui nous manquoient. Il nous captivoit, parce qu'il savoit interroger cette espérance, ce desir inquiet & effréné du bonheur, qui réside plus ou moins dans le cœur de l'homme. C'est par là qu'en cherchant à être mieux, nous nous égarâmes, ainsi que font plusieurs individus d'ailleurs très-savans, & qui habitent chez des peuples civilisés.
Nous aurions pu parvenir en peu de tems aux colonies Européennes, & bien plus sûrement, si nous eussions voulu passer au sud de nos montagnes; mais Lodever qui avoit ses vues, & qui vouloit transporter nos trésors, ou plutôt se les approprier, se vanta de connoître la carte de l'Amérique. Hélas! nous ne savions pas seulement qu'on avoit su réduire en petit la distance & la position des lieux; nous savions où se levoit & où se couchoit le soleil; voilà à quoi se bornoit notre géographie. Je me souviens que Lodever nous dit un jour que la terre étoit ronde, qu'elle flottoit au milieu de rien, qu'elle tournoit autour du soleil; moi, qui avois les démonstrations du contraire, je me moquai beaucoup de lui, & je ne voulus pas consentir à l'entendre sur ce chapitre. Il ne m'inspiroit néanmoins que la dérision, au lieu que, lorsqu'il tourmentoit dans sa fantaisie l'ame de mon pere, mon gosier se séchoit de fureur, & j'étois prêt à l'écraser de toutes les puissances de mon être, tant il étoit soulevé contre cette horrible proposition.
Lodever nous fit faire quelques promenades sur le bord de la mer qui avoisinoit la belle plaine; il jeta une longue planche, se mit dessus, & nous donna le spectacle ravissant d'un homme qui marchoit sur les eaux. Il nous imprima tellement le respect par cette action, que nous n'osâmes plus contredire ses volontés. Tout ce qu'il essayoit, nous nous y soumettions aveuglément, & sans l'aimer, nous ne pouvions lui refuser notre admiration. Nous avions deviné par instinct que le cœur en lui étoit opposé à l'esprit. Nous ne sûmes que long-tems après que cette distinction réelle & appuyée sur mille exemples, étoit une distinction Européenne.
Notre magicien nous proposa de construire un esquif sur le bord de la mer; il nous en traça le plan, & nous le fit appercevoir tracé sur le sable. Nous le vîmes alors comme s'il voguoit sur les flots; & animé par ce dessein créateur, nous nous mîmes tous à l'ouvrage avec une ardeur que la fatigue ne pouvoit interrompre, tant nous étions émerveillés de l'idée qu'il nous avoit donnée. D'après la planche, nous jugeâmes l'esquif praticable; & quand nous vîmes le froid Caboul prendre part lui-même à cette nouveauté, nous augurâmes que rien ne seroit plus sûr que cette nacelle pour franchir l'espace des mers.
Lodever nous parloit de longer la côte jusqu'aux bouches du fleuve des Amazones, & de le remonter pour arriver aux colonies Portugaises, d'où nous pourrions alors faire voile en Europe. Tous ces mots étoient neufs pour moi; mais Lodever, en traçant une petite ligne, me prouvoit que rien n'étoit plus aisé. Il me montroit l'Europe dans un petit point qui n'étoit pas à onze pouces du lieu où nous étions, & je croyois la route aussi sûre qu'aisée. Il appliquoit à un grain de sable les noms des grandes villes que j'ai parcourues depuis; & comme rien n'étoit plus conséquent dans le dessein qu'il avoit tracé, je crus que l'exécution étoit facile, & qu'elle ne rencontreroit aucun obstacle. Ma raison ne me présentoit aucune objection solide; car Lodever, en me représentant les distances & les rapports, avoit subjugué mon entendement de maniere qu'il ne pouvoit pas se montrer rebelle, tant la conviction étoit gravée dans les figures empreintes sur le sable. Je me vis déjà en Europe & à Londres; ma mémoire étoit remplie de ces noms, avec lesquels il m'avoit familiarisé.
Le desir de voir des peuples & des pays nouveaux, qui avoit été une des passions d'Azeb dans sa jeunesse, devint la nôtre. Rien ne nous rebuta; nos yeux étoient fascinés sur la démarche la plus téméraire. Lodever, qui avoit ses vues, nous maîtrisoit; & s'aveuglant lui-même sur les dangers, il n'étoit pas possible qu'il frappât notre réflexion.
Nous construisîmes sous ses ordres un esquif d'un bois léger & solide, nommé pango, & dont les Américains se servent pour naviguer sans effroi sur les plus profonds abymes. Nous avions du loisir; nous travaillâmes sans relâche avec une activité incroyable. Le bon Caboul gémissoit d'abandonner la terre où reposoit son ancien maître; mais fidele à nos extravagantes volontés, il se faisoit un devoir de nous aider, voyant qu'il n'étoit aucun remede pour nous guérir. Lodever nous éveilloit avant l'aurore; & comme notre machine avoit pris une figure & une consistance, nous connûmes l'orgueil de cette création: notre espoir se réalisoit chaque jour; ce que nous avions vu gravé sur le sable s'édifioit sous nos mains, à notre grand étonnement. Lodever nous sembloit avoir prédit toutes les pieces qui devoient entrer dans cette machine merveilleuse; les plus petites, comme les plus grandes étoient présentes à son esprit. Il nous démontroit nos erreurs; & revenant à sa figure originale, il nous disoit avec un ton de supériorité: Ne vous ai-je pas dit d'abord que cela devoit être ainsi? Quand nous vîmes qu'il avoit tout prévu, & que tout étoit ordonné d'avance, nous crûmes, pour ainsi dire, que l'esquif sortoit de sa tête, & nous ne sûmes plus que nous humilier devant ses ordres. Il sembloit nous ouvrir par sa seule parole les routes de l'univers. J'oubliois le passé, confondu que j'étois par l'autorité de son génie; & je finis par croire tout ce qu'il me disoit, excepté lorsqu'il s'agissoit de l'ame de mon pere: mais il étoit trop prudent pour entamer cette question qui m'irritoit à l'excès; & il s'en étoit apperçu.