CHAPITRE XXVIII.

Plus nous avancions, plus notre courage redoubloit. Nos travaux, animés par l'espoir de jouir d'un avenir heureux, n'étoient plus des travaux; ils s'étoient métamorphosés en plaisirs. Plus de fatigues: tout étoit amusement, & chaque coup de hache nous donnoit l'avant-goût des voluptés Européennes.

L'esquif arrondi étoit bâti sur la greve; nous ne pûmes domter je ne sais quelle satisfaction orgueilleuse, en voyant l'ouvrage de nos mains. Quelques essais nous transporterent de la joie la plus vive, sur-tout lorsque nous vîmes notre chaloupe se balancer sur les ondes, quitter le rivage & suivre au loin le mouvement de la vague écumeuse; elle résistoit aux assauts de l'élément mobile. Lodever se jeta à la nage pour la rattraper, & revint, maîtrisant les flots avec un double aviron. Il nous parut un être supérieur qui, dans une majesté tranquille, commandoit à l'élément capricieux. Quand il atteignit le rivage, peu s'en fallut que nous ne nous prosternassions à ses pieds; Caboul laissoit voir sur son visage combien il étoit lui-même émerveillé. Il entra dans l'esquif; & quand il se vit porté sur le dos des vagues, il fit des exclamations qui auroient pu enivrer d'orgueil l'être le plus vain de la terre.

Dès ce moment Lodever devint notre maître absolu, nous obéissions à son geste; & Caboul, qui s'étoit montré le plus rebelle, fut l'esclave le plus attentif à ses ordres.

Une voile flottante, tissue d'écorce d'arbre, acheva la composition du chef-d'œuvre. Lodever ne nous avoit point fait part de cette merveilleuse invention, afin de terrasser nos esprits & de nous imprimer un respect plus profond. Nous crûmes tous trois qu'il y avoit une grande distance entre son intelligence & la nôtre: nous avouâmes notre foiblesse & notre insuffisance, & nous l'honorâmes sincérement autant qu'il pouvoit l'exiger.

Le jour de notre départ est enfin arrêté; tout est d'accord: nous comptions au bout de quelques heures toucher les bords de cette Europe fortunée. Lodever charge la barque de nos trésors; il choisit les plus précieux, & forcé d'abandonner le reste, il soupire; nous soupirons à son exemple, & nous payons à l'avarice un premier tribut.

Nous prîmes quelques provisions; mais la nature devoit suffire à nos besoins le long des fleuves fertiles que nous allions côtoyer. Un petit voyage d'une demi-lieue nous avoit enhardis au point que nous aurions bravé les tempêtes. Lodever commandoit à cette barque flottante, comme il commandoit à son bras: il nous apprit à la faire tourner en tous sens; & en humbles disciples, nous prenions des leçons que notre adresse naturelle ne rendoit pas infructueuses. Rien n'égale le plaisir que je ressentois à diriger cet esquif, & j'étois fier de courir sur un élément assujetti: ce que je n'eusse pas imaginé avant d'en avoir fait l'essai.

Nous avions poussé la folie jusqu'à nous tailler des habillemens, afin de paroître, comme le disoit Lodever, d'une maniere plus décente aux yeux des Européens. Lodever étoit habillé, & ses vêtemens nous servirent de modele. Nous avions une espece de tissu qui servoit à nous couvrir pendant les froids, & nous le coupâmes à la maniere angloise.

Sur le point de dire le dernier adieu à ce désert où j'avois vécu si long-tems dans l'ignorance & le bonheur, je ne pus m'empêcher d'aller visiter pour la derniere fois la tombe d'Azeb. Cet endroit solitaire & sombre me parut revêtu d'un ombrage plus lugubre. Prosterné avec tremblement, j'appellai Azeb, & mes cris troublerent le majestueux silence de ce lieu redoutable. La terre parut frémir sous mes pas; des pressentimens confus s'éleverent dans mon ame, & tout-à-coup je crus voir l'ombre d'Azeb percer sa tombe, ouvrir ses bras, comme pour retenir un fils trop imprudent. Mais cette image s'évanouit aussi-tôt: la cime des arbres s'inclina, quoiqu'il n'y eût point de vent; leurs branches s'entre-choquerent; un murmure souterrein se fit entendre; un long gémissement parut sortir des bois voisins; un nuage noir planoit sur ma tête; quelques oiseaux fuyoient à tire-d'ailes & comme épouvantés. Je l'étois moi-même; mes jambes trembloient; je ne pouvois déjà plus m'arracher de ce séjour terrible; j'étois comme attaché au sol; je voulois y chercher un asyle; j'abjurois en ce moment les desirs qui m'avoient été les plus chers. Mon imagination troublée ne me permettoit plus d'avancer; mais Lodever vint, me parla, m'entraîna; je n'étois point fait pour lui résister. Zaka parut, me donnant elle-même le signal du départ; je quittai en pleurant la tombe d'Azeb, & mis le pied dans la barque.