CHAPITRE XXIX.
Je me souviens que, dès que notre esquif fut en pleine eau, Lodever ne put dissimuler sa joie; il sourit d'un air triomphant. Pour nous, nous étions fort tristes. Caboul étoit immobile; il n'osoit plus manifester sa pensée; il aidoit à la manœuvre; Zaka étoit silencieuse, & ne levoit pas les yeux; elle se contentoit de me serrer la main, & moi je ne pouvois démêler les desseins secrets de Lodever.
Je ne vous parle point des périls que nous essuyâmes, & combien de fois Zaka parut intrépide & courageuse au milieu du danger. Elle n'avoit jamais renoncé à l'usage de ses bras, & la sensibilité de son cœur ne déroboit rien à la vigueur de son ame. Sa tête étoit libre dans les instans les plus terribles, dans ces mêmes instans où j'ai vu plusieurs fois le traître Lodever pâlir d'effroi. Avec quelle activité & quelle présence d'esprit elle défendoit, contre la fureur des eaux, la barque fragile qui portoit sa fille & Zidzem!
Déjà nous n'étions guere éloignés du fleuve des Amazones, qui, comme vous le savez, se partage en deux bras immenses. Notre seule ressource étoit de remonter le bras droit. Il étoit très-difficile de rompre le courant, & nous manquâmes d'y périr; mais notre adresse fut récompensée, & nous enfilâmes heureusement la route que Lodever s'étoit prescrite.
Alors nous nous livrâmes à une joie extrême; nous avions passé les écueils les plus redoutables; tout étoit calme; nous nous voyions en sûreté sur ce fleuve superbe & tranquille. Nous côtoyâmes ses bords, qui n'offroient qu'un crystal uni. Pendant trois jours nous n'eûmes pas la moindre bourrasque: un ciel serein, une navigation douce, tout favorisoit notre course. L'esquif léger passoit à travers une forêt de roseaux; nous ne perdions point de vue la terre; nous y descendions à notre gré, pour y cueillir ces fruits délicieux que la nature prodigue dans ces riches contrées.
Le huitieme jour nous côtoyâmes un pays plus dur & plus agreste; nous passâmes entre de petits rochers, mais qui n'avoient rien de dangereux; seulement la nature s'y montroit marâtre en comparaison des rives que nous venions de parcourir. Nous étions déjà accoutumés au voyage, & nous ne sentions plus même la fatigue des premiers jours, tant nos bras étoient exercés & nos cœurs remplis de confiance & de courage.
Une nuit que la lune tour-à-tour brilloit & se cachoit dans des nuages, je m'entretenois avec Lodever du plaisir que nous aurions à voir l'Europe & ses grandes villes, de la vie douce & tranquille que nous y menerions. Je l'interrogeois curieusement sur mille choses dont je brûlois d'être instruit: il me parloit d'un vaisseau de haut bord cent fois plus gros que l'esquif qui nous portoit. J'aurois pris ce récit pour une fable; mais la chaloupe flottante me donnoit l'idée de cette immense machine. Mes questions ne tarissoient pas: il répondoit à tout avec la plus grande complaisance.
J'étois assis près de lui sur le bord de notre esquif; la lune éclairoit un peu, puis nous déroboit sa lumiere; Caboul manœuvroit; Zaka dormoit; je tenois ma fille entre mes bras: elle quittoit rarement ceux de sa mere, mais elle étoit alors dans les miens.