Après cette fervente priere, j'attendis quelques secours du grand Être; & je résolus de vivre pour conserver, s'il étoit possible, ses misérables jours, auxquels les miens étoient attachés.
CHAPITRE XXXI.
Ami, n'acheve point, si tu ne veux pas frémir! Lis & pleure. Plains-moi! Plains un malheureux pere, & tremble, si tu l'es, de te trouver dans une situation aussi terrible que la mienne.
J'allois périr de faim avec ma fille, si je ne rencontrois un autre aliment que la moëlle des roseaux. Foible & languissant, je pris le parti de m'enfoncer dans ce désert, portant ma fille qui gémissoit de besoin dans mes bras. J'espérois trouver quelqu'endroit moins affreux; mon œil avide cherchoit un arbre qui portât quelques fruits. Malheureux! plus j'avançois, plus ce désert devenoit effroyable. La nature étoit morte pour moi. Je marchai un jour entier sans rencontrer une source d'eau. Une petite pluie survint, & le sable aride but avidement l'eau que ma bouche lui disputoit. Je me vis réduit à faire sucer à ma fille ce sable humide, pour rafraîchir sa bouche altérée.
Las, épuisé, n'appercevant que des plaines immenses & stériles, & les rayons du soleil qui éclairoient ma misere, ma nudité, & qui dardoient leurs feux sur ma tête ébranlée, je me couchai sur le sable brûlant; je mourois de douleur, & je tombai dans une frénésie qui approchoit de l'extrême fureur.
Ma fille étoit dans un état à faire pitié à un tigre. Sa bouche, ses levres, sa langue étoient desséchées: chacun de ses gémissemens enfonçoit un glaive dans mon sein; jamais, sous ce ciel d'airain, il ne s'étoit trouvé d'être malheureux comme moi: mes mains ensanglanterent ma poitrine: éperdu, forcené, pleurant de tendresse & de fureur, je baisois ma fille; ma fille, d'une voix souffrante, prononça le nom de sa mere; elle appelloit Zaka à son secours. A ce nom fatal, qui ébranla mon ame comme un tonnerre, je ne me connus plus; je fus tenté de terminer ses jours; j'en conçus l'horrible pensée; je pris une pierre, je la soulevai sur sa tête. Mais l'idée que j'allois offenser le grand Être me retint; je songeai que mon désespoir seroit un outrage fait à sa bonté, & que le secours que j'attendois alloit peut-être descendre du ciel. Je me souvins des paroles d'Azeb, qui m'avoit toujours dit: Apprends à souffrir, tout est ordonné par la volonté du grand Être. Je me soumis; je pleurai; je pressai ma fille contre mon sein; j'attendis ce que le grand Être devoit ordonner de son sort & du mien.
Elle tomba dans une espece de stupeur; elle devint comme insensible; ses yeux se fermerent; sa chaleur s'évapora, & le trépas vint la délivrer des maux de la vie. Ses derniers momens ne furent pas douloureux: les traits de son visage n'étoient pas altérés. Ne la voyant plus souffrir, je la contemplai sans effroi, dans ce calme immobile; je restai auprès d'elle pendant un jour entier; & voyant qu'elle ne donnoit aucun signe de vie, je lui dis: Tu es allée rejoindre Azeb dans le séjour du repos; tu es bien présentement; tu es avec le grand Être. Salue Azeb; raconte-lui mes souffrances & mes douleurs: dis-lui que nous avons été punis de n'avoir pas suivi ses sages conseils.
Indifférent alors sur le sort qui m'attendoit, je montai au sommet d'un rocher, tournant le dos à ma malheureuse fille. J'avois couvert son corps de sable & de terre, après lui avoir donné le dernier baiser.
En mesurant l'espace qui étoit au-dessous de moi, j'apperçus dans l'éloignement des hommes assis en rond; ils leverent leurs regards vers moi. Je l'avouerai, à la vue de quelques alimens, mon cœur défaillant sentit un retour secret vers la vie; le trépas me fit horreur, lorsque je sentis que je pouvois revivre. Nommez lâcheté, foiblesse, le sentiment qui m'entraîna vers ces sauvages. Je ne le pus domter: la faim impérieuse me guidoit.