Les peuples Américains ont tous en leurs différens langages une façon générale de se faire entendre. Il ne me fut pas difficile par mes gestes de leur faire comprendre que j'implorois leur secours. Mon langage les prévint sans doute en ma faveur; ils m'accueillirent & m'inviterent à manger. Ma faim étoit si grande que je dévorai ce qu'ils me présentoient; c'étoient des poissons secs: mais tout-à-coup je m'arrêtai, je ne voulus plus manger, songeant que ma fille étoit morte de besoin. J'avois des remords en prenant ces mets: il me sembloit que je ne devois plus exister, après m'avoir perdu ce qui m'étoit cher. Ces sauvages, me voyant affligé, me consolerent. Après une marche d'une demi-journée, ils me prirent dans leur bateau. Le lieu que j'avois parcouru étoit une isle où ils venoient chasser. Au bout d'une navigation de quatorze jours, nous abordâmes à leur habitation qui étoit sur les bords du même fleuve.
Le poids de l'infortune pesoit toujours sur mon cœur, & je sentois l'horreur d'être revenu à la vie après des pertes aussi douloureuses. Le soleil que j'avois tant de fois contemplé avec Azeb & Zaka, sembloit me reprocher mon existence. Hélas! cet objet si tendrement aimé, cette Zaka, qu'étoit-elle devenue? Ce fleuve que je voyois étoit-il son tombeau? Lodever l'avoit-il tuée après l'avoir outragée? Ce meurtrier jouissoit donc en paix & de son crime & de mes trésors! Cette Europe que j'avois tant desirée, ne m'offroit plus qu'une perspective odieuse: c'étoit en voulant chercher une plus grande félicité, que j'avois perdu le bonheur. De quoi me servoient quelques-unes de ces pierres brillantes que par hasard j'avois sur moi? Ce peuple qui me nourrissoit n'en faisoit aucun cas. Il falloit les dédommager par mes travaux des mets qu'ils m'offroient: heureusement pour moi que mes bras robustes, accoutumés à la culture de la terre, ne me refusoient pas leur service.
Dans les intervalles que me laissoit le travail, je côtoyois lentement le bord du fleuve, comme pour retrouver du moins ce corps adorable & mourir en l'embrassant. Je n'avois plus rien autour de moi que je pusse aimer. Quel état pour un cœur comme le mien! J'étois détrompé & sur l'amitié & sur ce bonheur que je croyois toucher. Je ne me pardonnois pas d'avoir fait moi-même mon malheur: je me regardois comme l'assassin de Zaka & de ma fille. N'étoit-ce pas moi qui les avois arrachées à un état paisible pour les conduire au-devant des désastres? Ce remords terrible étoit vivant dans mon cœur & le déchiroit. Ah! si Zaka ne m'a point maudit, m'écriois-je, c'est que l'amour a été plus fort. Si je la retrouve, que lui dirai-je, quand elle me redemandera sa fille?
Je passai quarante jours sans connoître le sommeil: je ne trouvois de relâche à mes maux qu'en forçant le travail, tant pour me distraire que pour me rendre utile au peuple qui me nourrissoit. O mort, dont j'avois vu deux fois l'image, que je t'ai invoquée de fois! Qui m'a fait supporter la vie, lorsque je ne tenois à rien? Je n'étois plus furieux; l'excès de la douleur avoit affoibli mon bras: je traînois des jours tristes, pénibles, empoisonnés de regrets, & l'avenir ne m'en offroit point d'autres. Ce qui me tourmentoit le plus étoit l'incertitude du sort de Zaka. Après avoir travaillé sous la chaleur d'un jour entier, je levois le soir les yeux vers la lune, & je lui disois: Bel astre! vois-tu Zaka? Que de fois nous nous sommes promenés sous ta lumiere douce, les mains entrelacées! Le grand Être qui est au-dessus de toi, voudra-t-il nous rejoindre? Et je me promenois ainsi solitairement sur les bords du fleuve, avec l'image de Zaka, qui tantôt me sembloit en Europe, & tantôt refugiée avec sa fille dans les bras du grand Être.
CHAPITRE XXXII.
Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus mêlangées d'une sorte de férocité. Fideles à l'hospitalité, ils étoient implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient à mort, & ils étoient prêts à répandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai vu ces hommes si terribles, la massue à la main, s'attendrir, pleurer, connoître la générosité, la grandeur d'ame, la sincérité, la foi. Leurs coutumes sont féroces, & leurs mœurs sont douces. Leur commerce est sûr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni séduire ni corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excédoit pas mes forces, & dès ce moment je fus regardé comme leur compatriote.
Ce peuple humain, par un contraste étrange, avoit des dieux sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enlevée chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux étoient teints de sang. J'ai vu le cœur de ces barbares maîtrisé par la religion. Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces idoles, pénétré de terreur. C'étoient des ames fortes, en qui tout devenoit excès, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amitié.
Un Gengis, fier de son audace & de son indépendance, méprise tous les autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort en héros. Il traite les Européens d'ignorans & de lâches, les voyant dédaigner ses dieux & pâlir à l'aspect du bûcher.