Pour elle, étonnée d'entendre parler une langue d'Europe à un homme qu'elle avoit vu prêt à la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux idées qui l'agitoient; elle me demanda s'il étoit bien vrai qu'elle ne dût point être égorgée, & si je ne l'abusois pas par une pitié fausse ou cruelle. Je l'assurai que ses jours étoient en sûreté, & que les Gengis ne rompoient jamais leurs promesses.

Ma joie, en lui annonçant cette nouvelle, étoit inexprimable: je jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrés dilatoit son ame, de la joie qui se répandoit sur tous les traits délicats de son visage, & qui, à la place de la pâleur, étendoit un voile de rose. Elle se trouvoit dans l'état où les Gengis l'avoient laissée, après l'avoir dépouillée de ses habits.

Les instrumens guerriers retentirent dans les airs: toute l'assemblée défila devant nous; chacun, en passant, disoit un mot que je ne pouvois interpréter. Le grand-prêtre, qui étoit le dernier, prit de la poussiere d'un air mystérieux, & la jeta sur nos têtes. Tout le monde s'éloigna, & nous restâmes seuls devant l'autel de mort & l'idole hideuse.

La victime rougissoit, & se couvrit d'une peau de tigre qu'un Indien avoit laissé tomber. La cause de sa honte m'étoit inconnue: son étonnement, sa reconnoissance, un reste de terreur qu'elle ne pouvoit étouffer, tous ses mouvemens étoient peints sur son front & s'y succédoient avec rapidité; & moi, je ne jouissois que du plaisir de l'avoir dérobée à une mort certaine, lorsque tout-à-coup la victime enlaça ses bras autour de mon col & me cria d'une voix tendre & étouffée: Vous êtes mon époux, vous l'êtes par les loix du pays, je vous appartiens.

J'avoue que ma surprise ne peut se rendre. Elle étoit belle, & sa douleur profonde me donnoit un témoignage satisfaisant de la sensibilité de son cœur; mais fidele à Zaka, je lui dis avec une forte expression: Mon cœur est à une autre. Je serai ton compagnon, ton pere, ton protecteur; mais jamais ma main ne serrera avec amour une autre main que celle de Zaka. Viens avec moi: je te protégerai, je te nourrirai du travail de mes mains; mais jamais tu ne partageras mon lit. Je ne veux sentir les voluptés de l'amour qu'avec Zaka.

La jeune Portugaise baissa les yeux, en disant: J'obéissois à la loi du pays; je remercie mon libérateur. Et elle me baisa la main, en fléchissant le genou. Un Européen l'eût relevée: je la laissai dans cette attitude, & j'allai chercher d'une liqueur forte pour la ranimer. Je la fis asseoir à côté de moi, ce qu'elle n'osoit. Elle me répétoit qu'elle étoit mon humble esclave, & je lui disois qu'elle étoit à elle-même, sous la main du grand Être, & que je ne voulois point d'esclave.

Je l'engageai à me raconter ses aventures. Elle étoit fille d'un Portugais commerçant, établi à Buenos-Ayres. Forcé de côtoyer les rives des Gengis, il avoit fait feu sur une de leurs barques, & la mort avoit été le prix de son imprudence. Ceux qui étoient échappés à la massue des sauvages, avoient été vendus comme esclaves; & à l'époque de sa captivité, sa beauté, sa jeunesse, son sexe l'avoient fait réserver pour être offerte en sacrifice.

La nation ordonna qu'on nous renverroit aux colonies Portugaises. Elle regardoit comme un augure de félicité qu'un étranger eût voulu se charger d'une tête où l'on avoit fait descendre toutes les malédictions. Elle devoit sortir du pays & emporter, pour ainsi dire, avec elle le courroux de leur dieu. On la regardoit comme plus infortunée que si elle fût tombée sous le couteau du sacrificateur. On louoit mon courage d'oser vivre avec l'objet des anathêmes célestes. Ce fut pour moi un titre à leur bienveillance. Aucun d'eux n'auroit été capable d'une pareille résolution: ils m'avoient donné la jeune Portugaise comme épouse, comme esclave, comme m'appartenant sans réserve; mais l'amour que j'avois pour Zaka étoit trop avant dans mon cœur pour que je pusse porter quelque tendresse à une autre femme. J'ose dire que je vis ses attraits d'un œil tranquille; que je me défendis de ses charmes & de ses caresses; que tout ce qu'elle me disoit ne faisoit que me rappeller les paroles de Zaka & me les rendre plus cheres. Ce n'étoit point insensibilité, c'étoit un sentiment profond qui ne me permettoit pas d'en aimer une autre que Zaka, & qui me rendoit indifférens tous les plaisirs qui n'étoient point partagés avec elle.

Notre passage aux colonies Portugaises étoit bien moins difficile que je ne l'avois cru d'abord. Les Gengis commercent avec leurs voisins les Talibotos, lesquels sont en très-étroite alliance avec les Portugais. Il étoit de la religion des Gengis de nous conduire en sûreté loin de leurs frontieres; là, de renouveller leurs anathêmes & d'abandonner la victime à toute la colere de leur dieu. Leur superstition nous servit heureusement. Ils nous accompagnerent armés, pour nous dérober à tout danger; car c'eût été un désastre pour la nation, si la victime fût tombée autre part qu'au pied de l'autel. Ils ne doutoient pas que la foudre n'atteignît sa tête dévouée dès qu'elle auroit passé les limites de leur pays. En louant ma générosité, ils me plaignoient de ma folie de l'accompagner, au lieu de vivre chez eux: ils m'en presserent encore, me proposant de la ramener devant l'idole & de l'immoler.

Si je l'abandonnois, c'étoit le signal de sa mort. Je leur certifiai que je voulois la sauver & la conduire jusques dans sa patrie. Ils soupirerent sur mon sort, recommencerent autour de moi leurs cérémonies superstitieuses, & chargerent la tête de la victime de nouvelles imprécations: ils avoient horreur de toucher ses vêtemens; il falloit qu'elle fût toujours à quelque distance d'eux. Après avoir passé une certaine limite, ils tournerent le dos, firent des ablutions, & me montrerent du doigt un long rang de cabanes: c'étoit le séjour des Talibotos. En me quittant, ils me donnerent des marques de regret & d'amitié; ils me firent même des présens. L'action que je venois de faire les avoit remplis d'étonnement & de respect: ils l'attribuoient à un excès de générosité, croyant qu'il n'y avoit point dans le monde de pays plus beau & plus fortuné que le leur. Ils m'aimoient, parce que je ne les avois jamais contredits dans leurs idées, leurs opinions, leur culte & leur façon de vivre.