CHAPITRE XXXIII.
Avec quels transports la jeune Portugaise marqua sa joie dès qu'elle se vit hors de ce peuple, dont le nom seul la faisoit frissonner d'horreur! Elle me devoit la vie; elle avoit pour moi de l'amour: mais lorsque je lui eus fait part de l'état de mon cœur, de mes pertes, de l'image de Zaka inséparable de mon existence, elle jugea bien que la sentence de mon cœur ne lui seroit jamais favorable; & voyant que j'aurois regardé comme un crime d'oublier un instant celle avec qui j'avois passé tant d'années, elle loua ma conduite.
Un jour, me faisant répéter mon histoire, elle me dit que je devois bien me garder de la confier à quelque Portugais, parce qu'il me regarderoit comme un grand criminel. Je marquai de la surprise: elle me dit que l'union du frere & de la sœur étoit proscrite & regardée comme un crime majeur; que ceux qui l'avoient commis étoient également réprouvés par les loix civiles & religieuses, & qu'on avoit jugé que le supplice du feu étoit seul capable d'expier un pareil forfait.
Sans l'amitié & la confiance que j'avois pour elle, j'aurois cru qu'elle me faisoit un conte, tant ma conscience avoit été parfaitement muette & tranquille. Jamais la pensée que j'offensois la nature & le grand Être n'étoit entrée dans mon ame: j'interrogeois mon cœur, pour savoir s'il étoit véritablement coupable d'aimer Zaka avec tendresse; & je ne comprenois pas ce qui pouvoit rendre cet amour criminel.
Ma jeune Portugaise m'exhorta à taire l'histoire de cette union, que l'on nommoit en Europe un inceste, & qui m'exposeroit à la rigueur des loix, ou du moins qui me feroit regarder avec horreur & mépris. J'avoue que je me perdis dans mes réflexions pour concilier avec la raison l'origine de cette loi, & je ne pus jamais deviner comment elle s'étoit établie parmi les hommes.
Nous fûmes bien reçus chez les Talibotos. Je les trouvai plus civilisés que les Gengis; mais en acquérant de nouvelles lumieres, ils avoient lié connoissance avec la ruse & le mensonge. Ils étoient bien moins désintéressés, & ils connoissoient déjà la valeur de mes petites pierres brillantes.
Ma jeune compagne m'avoit confirmé tout ce que Lodever m'avoit dit de l'Europe: ce qui, joint à l'espérance de retrouver Zaka, me faisoit attendre avec impatience l'occasion de parvenir aux colonies Portugaises. Mais sans un événement particulier, nous serions demeurés un tems infini chez ce peuple.
Elle découvrit chez les Talibotos un Jésuite. Je ne sais ce qu'elle lui avoit dit sur mon compte; mais elle me l'amena avec une espece de triomphe. Je vis un homme d'une physionomie douce & fine. Il me caressoit de l'œil avant de m'avoir parlé. Ses manieres étoient aisées & insinuantes, & je me disois en moi-même: Si tous les Européens ressemblent à celui-ci, qu'ils sont aimables!