Ce Jésuite sembloit deviner toutes mes pensées, tant il alloit au-devant de mes moindres mouvemens; il me comprenoit facilement, & dans un jour que nous passâmes ensemble, il me donna une foule d'idées que je n'avois pas eues. Il ne savoit point agir comme Lodever, il sembloit n'avoir ni bras ni jambes, tant il en faisoit peu d'usage; mais il sortoit de sa tête des traits de lumiere qui persuadoient tout ce qu'il vouloit faire adopter aux autres. Il m'embrassa pendant un jour entier. Je n'avois jamais imaginé qu'un homme pût être aussi caressant envers un autre. Il me loua des pieds à la tête, mais avec une grace & un à-propos qui ôtoient à ses louanges le ton adulateur. Il me dit enfin qu'il vouloit s'occuper de mon salut éternel, & qu'il reviendroit le lendemain pour me faire chrétien. Je l'avois trouvé si doux, si poli, que je lui promis de faire tout ce qu'il voudroit. Il m'avoit enchanté par ses paroles, déjà il m'avoit promis de me faire passer en Europe, & à ce nom seul il faisoit une exclamation qui sembloit exprimer que là étoient le repos, le bonheur, & qu'on y trouvoit le chemin de la vraie félicité.

Le lendemain, il me prit en particulier, & tira de sa poche un crucifix. Je reconnus la figure; je la pris avec respect, & je m'écriai: C'est un Dieu que mon pere adoroit. Je l'ai vu prosterné devant son image.

Le Jésuite fut ému de mon action; il me dit que l'image de ce Dieu étoit faite pour parcourir la terre entiere, pour s'enfoncer dans les régions les plus reculées, pour être reconnu au fond des déserts les plus inaccessibles; que la croix sur laquelle étoit couché cet homme souffrant, dominoit les édifices de l'Europe, & que c'étoit le signe religieux qui triompheroit de tous les autres. Vous verrez ce signe, me dit-il, sur la poitrine de ceux qui gouvernent les hommes; ils se font honneur de le porter; tout genou doit fléchir devant lui.

Je lui repliquai que ce signe étoit très-respectable, puisque mon pere l'avoit adoré; mais il m'avoit appris à adorer un être caché derriere la voûte lumineuse du firmament, qui ne se manifestoit que par ses œuvres éclatantes; qu'il s'appelloit le grand Être, & que c'étoit lui que j'adorois dans la plaine & sur le sommet des montagnes. Le Jésuite reprit: Celui que je vous présente est le même; c'est le grand Être caché qui s'est fait homme pour instruire les hommes, pour voiler sa majesté, inaccessible à nos regards, pour apprendre aux humains à s'aimer, pour nous apporter des vérités utiles & consolantes, pour en faire un peuple d'amis & de freres unis par les liens de la charité & de la bienfaisance. C'est au nom du grand Être que je vous aime, & que je veux être votre frere.

Quoi, lui dis-je, ce grand Être est descendu parmi les hommes? Et dans quelle partie de la terre? En Asie, me dit-il. Que l'Asie est heureuse! m'écriai-je. Y est-il encore? Non, me dit-il, il est mort sur cette croix.—Et comment les hommes ont-ils pu clouer le grand Être?—Il s'étoit fait homme pour compatir à notre foiblesse, pour ne pas éblouir nos foibles yeux. Toute sa doctrine n'étoit qu'amour & charité. Des hommes méchans & orgueilleux, irrités de cette doctrine simple & pure, qui renversoit leurs décisions hautaines & leurs prétentions ambitieuses, l'ont fait mettre à mort, parce qu'ils avoient intérêt de détruire le précepte de l'égalité.—Il n'y avoit rien de plus raisonnable que cette doctrine. Ne me dites-vous pas que le grand Être, prenant la figure d'un homme, avoit recommandé à toutes les créatures humaines de se regarder comme les enfans égaux d'un même pere, de se prêter tous les secours que des freres bien unis doivent se donner? Je ne connois pas de plus belle doctrine que celle-là. Et comment appelle-t-on ceux qui la professent?—On les appelle chrétiens.—Ah, le beau nom à porter! Tous ceux qui sont chrétiens s'aiment donc entre eux, se soulagent mutuellement. Je vois bien que cette doctrine vient du grand Être, & il me tarde de vivre parmi les chrétiens.

Mais, me dit-il, pour vivre avec eux, il faut être chrétien. Ne vénérez-vous point celui qui est venu apporter au monde cette admirable doctrine, & qui est mort pour elle? Sans doute, repris-je, puisque le grand Être étoit en lui, puisque la chair d'homme, si je vous comprends bien, n'étoit que son vêtement. Je veux être chrétien avec vous, parce qu'alors vous m'aimerez & que je serai obligé de vous aimer; & chaque homme que je rencontrerai désormais, je lui dirai: Je suis chrétien, je t'aime; sois chrétien, afin de m'aimer aussi; car le grand Être, qui s'est fait homme pour nous dire de nous aimer & de nous regarder comme freres, le veut ainsi. Et il n'y a rien de plus doux que de pratiquer une pareille loi. Lodever n'étoit pas un chrétien, je le vois; & moi je l'étois à son égard, sans savoir que je l'étois: mais le grand Être avoit dit à mon cœur dans le désert de Xarico ce qu'il avoit dit de bouche en Asie aux Asiatiques qui, à ce qu'il me semble, l'ont dit aux Européens. Oh, que ne suis-je né en Asie, & de son tems! Avec quel respect j'aurois écouté les paroles qui seroient sorties de sa bouche! Mais j'irai aux lieux où ces méchans orgueilleux l'ont étendu sur une croix, & je baiserai la terre où son sang a coulé.

En disant ces mots, des larmes d'attendrissement rouloient dans mes yeux. Le Jésuite, en m'entendant nommer Lodever, n'avoit su de qui je parlois; mais il avoit remarqué ma profonde sensibilité, & sur-tout avec quels regards d'amour & de respect je contemplois cette figure souffrante qui avoit servi d'enveloppe au grand Être, & qui avoit apporté en Asie cette admirable doctrine. Je raisonnois comme un sauvage quant à l'enveloppe; mais je n'étois pas encore initié dans les mysteres qui depuis m'ont été expliqués.

Aussi le Jésuite, prenant l'esprit de la religion pour base fondamentale, & satisfait de ne point voir en moi un grossier idolâtre, me témoigna une joie vive, m'embrassa, & me dit avec une effusion d'ame impossible à rendre, que j'étois chrétien par le cœur, & que j'étois digne d'entrer dans l'église.

Je l'embrassai à mon tour comme un frere, & je m'écriai: Je suis chrétien. J'étois orgueilleux de proférer ce nom; car tout homme que j'appercevois devenoit mon frere; & cette fraternité, ce commerce de bienfaits plaisoit à mon ame, & m'ouvroit la plus douce perspective.

Je vais achever de vous faire chrétien, me dit le Jésuite. Il prit une petite fiole d'eau, & s'apprêta à me la verser sur la tête. Je l'assurai que cela n'étoit pas nécessaire; mais il me fit entendre que cette cérémonie devenoit indispensable, que c'étoit le signe d'union. Je me soumis à ce qu'il voulut: je ne desirois rien tant que d'être de la religion qui commandoit l'amour & la charité. Je me mis à genoux; le Jésuite me mouilla la nuque du col, en prononçant quelques paroles, & je me relevai avec transport. Je suis chrétien, répétois-je, ô quel jour heureux de ma vie! Egalité, tendresse, confiance, voilà ce qui regne parmi les chrétiens. Le roi de l'Europe sera mon frere, n'est-il pas vrai? Tous les Européens seront mes freres, & les habitans de l'Asie, puisqu'ils ont vu de près celui qui annonçoit la grande doctrine, la doctrine charitable, expiré sur la croix. Je lui demandai si Lodever, de retour en Europe, ne seroit pas effacé du nombre des chrétiens pour ce qu'il m'avoit fait; & comme il ne comprit rien à cette demande, il en remit l'explication à un autre jour.