Quand la somme fut délivrée, le Jésuite entra, s'approcha de monseigneur, lui parla à l'oreille. Monseigneur alors adoucit son regard & daigna m'interroger sur quelques-unes de mes aventures. Je lui parlois avec réserve; car il m'intimidoit, quoiqu'il n'eût pas une baguette en main & que ses bras gros & courts me parussent sans force & sans ressort. Je crus l'appaiser en lui disant d'une voix ferme: Monseigneur, je suis chrétien, & conséquemment j'ai l'avantage d'être votre frere; je vous aime & je vous prie de m'aimer: vous portez sur votre poitrine la croix où le grand Être est descendu pour nous dire à tous que nous devions nous regarder comme freres... Il étoit insensible à cette harangue, il ne l'écoutoit pas: le Jésuite me fit signe de ne point continuer. J'étois fâché au fond de l'ame de rencontrer un chrétien qui ne me traitoit pas absolument en frere, ce que j'attendois de lui, vu la croix qu'il portoit.
L'indifférence de l'évêque fit que je me retirai dans un coin de l'appartement, n'ayant jamais vu un homme si peu attentif aux discours & aux révérences d'un autre, lorsque le Jésuite, après une petite conversation avec monseigneur, me prit par la main & m'emmena, en disant: J'ai tout arrangé; monseigneur ne vous fera point de mal. Est-ce qu'il pourroit me faire du mal, répondis-je naïvement, étant chrétien & mon frere? Le Jésuite m'apprit qu'il y avoit des exceptions, & que les coutumes de tel pays vouloient que les chrétiens fussent soumis aux monseigneurs.
Pour le coup mes idées se brouillerent, & je ne savois comment concilier la douceur affectueuse & la bonté agissante du religieux avec l'immobilité orgueilleuse de monseigneur & ses sentences de mort.
CHAPITRE XXXVII.
Lassé de l'opposition continuelle qui se trouvoit entre les coutumes de ce pays & les principes naturels de ma raison, je n'aspirai plus qu'à le quitter. En vain le Jésuite vouloit me rendre raison de tout ce qui me choquoit: je n'en sentois pas moins l'inconséquence, & je lui déclarai que je n'adopterois jamais de pareilles mœurs. L'impossibilité de voir Zaka devenoit chaque jour pour moi un tourment plus insupportable. Ah! si elle eût perdu la vie, mes larmes auroient été moins ameres, j'aurois embrassé sa tombe avec une douleur profonde, mais calme; & mes prieres auroient obtenu de Dieu qu'il nous réunît. Mais la savoir vivante & m'aimant toujours, respirer le même air qu'elle & ne pouvoir jouir de sa présence, si près l'un de l'autre & cependant séparés par une barriere éternelle, c'en étoit trop pour mon cœur. Fuyons, m'écriai-je, allons dans des contrées lointaines finir des jours pour lesquels il n'est plus de bonheur!
Avant de partir, je voulus encore lui parler; mais rien ne put la toucher: elle refusa constamment de me voir, & j'avois promis au Jésuite de ne point porter mes pas vers son monastere sans son aveu. Il étoit devenu notre médiateur, notre interprete, & cet homme étonnant avoit trouvé l'art d'enchaîner mes transports.
J'obtins seulement de Zaka quelques lignes que le zele religieux avoit tracées; elle me donna des renseignemens sur le fidele & malheureux Caboul que je cherchois de tout côté. Elle m'apprit qu'il étoit en esclavage chez les Portugais, non loin de San-Salvador, & m'indiqua le lieu où je le trouverois. J'y courus. J'achetai ce serviteur fidele, & le repris comme un ancien ami qui avoit élevé mes premiers ans, résolu d'assurer en paix la fin de sa carriere. Il avoit moins souffert que moi, l'apathie de son caractere le rendant insensible aux événemens de la vie. La suite de son étrange destinée l'avoit foiblement ému, & je le retrouvai tel que je l'avois laissé dans le désert de Xarico. Ah, que j'eus de joie de le serrer encore une fois entre mes bras! Il me rappelloit les objets les plus chers, & je crus, en le revoyant, être transporté dans le séjour où j'avois connu la paix & le bonheur. Je n'osois en sa présence prononcer le nom d'Azeb; & quand il sortoit par hasard de sa bouche, ce nom seul étoit un reproche foudroyant qui retentissoit au fond de mon ame comme un coup de tonnerre. Me voyant pâlir ou frémir au nom de mon pere, il évita désormais de le prononcer devant moi.
Ce fut lui qui m'apprit par quels incidens Zaka avoit été conduite à San-Salvador. Le scélérat Lodever avoit cherché à persuader à Zaka que j'étois tombé dans le fleuve par accident, lorsque je tenois ma fille entre mes bras. L'hypocrite joignit ses larmes aux siennes; mais la malheureuse Zaka n'en soupçonna pas moins l'affreuse vérité, & bientôt la conduite du barbare la convainquit qu'elle étoit tombée au pouvoir d'un monstre. Vingt fois Caboul défendit & sauva l'honneur de Zaka, & la sauva ensuite de son propre désespoir.