Zaka consentit à vivre; mais ce fut pour venger ma mort. Sa fermeté & sa présence d'esprit firent échouer les infames projets de cet Anglois, dont rien ne changea la perversité.
Un vaisseau Portugais, heureusement rencontré, reçut à ses cris l'infortunée Zaka. Lodever la suivit dans le même vaisseau. Il eut l'insolence de protester qu'elle lui appartenoit; & une nuit que, cédant à l'excès de ses maux, elle étoit endormie, le barbare, forcené d'amour & de rage, poussa la violence au dernier comble. Zaka fut assez heureuse pour opposer une défense égale à l'attaque; ses larmes attendrirent le capitaine du vaisseau, qui la protégea contre l'audacieux Lodever: mais ce même capitaine ne poussa pas la générosité jusqu'au bout; il persécuta à son tour cette Zaka trop malheureuse par sa beauté. Ses larmes n'eurent pas le tems de sécher sur ses joues.
Au premier port, Lodever jaloux & furieux de s'être vu arracher sa proie, combattit le capitaine, le pistolet en main; le capitaine le blessa mortellement. Lodever, sur le point d'expirer, connut, non le remords, mais cet effroi des scélérats qui tremblent à l'instant qui va finir leur vie; tourmenté par le désespoir, il dévoila ses forfaits.
D'après sa confession, il avoit d'abord voulu m'empoisonner, pour jouir de Zaka & de mes trésors; & contre son attente, Azeb avoit été la victime de sa perfidie. Il avoua qu'il m'avoit précipité dans le fleuve avec ma fille, & qu'il avoit cherché ensuite à m'assommer d'un coup d'aviron. Il crut expier ces crimes par quelques pratiques superstitieuses, & en donnant à des églises une partie de ce qu'il m'avoit volé. Enfin, il mourut aussi indignement qu'il avoit vécu.
Le capitaine du vaisseau ne se rendit pas du moins coupable d'une infame avarice. Il avoit de l'honneur, & il restitua à Zaka ce que nous avions apporté; mais ces trésors même engagerent la séduction trop usitée dans les monasteres à conquérir Zaka & ses richesses. Elle en fit don à la maison religieuse où elle s'étoit retirée. Le fidele Caboul, que les personnes qui environnoient Zaka avoient toujours repoussé, erra comme matelot, puis fut pris & vendu comme esclave.
Jugez, cher chevalier, au récit de tant d'horreurs, combien l'indignation me transporta! Que je méprisai les Européens! Que les peuples civilisés me parurent monstrueux! Je crus qu'ils ne s'étoient rassemblés en corps que pour unir & raffiner mutuellement leurs vices.
Inutilement le Jésuite tâchoit de calmer mes accès de misanthropie; je ne lui répondois qu'en le pressant de quitter un séjour que je ne pouvois plus supporter, Zaka ayant enfin rompu toute correspondance avec moi. Il se trouva un vaisseau qui faisoit voile pour l'Angleterre; j'en profitai; & après bien des événemens qui vous sont connus, je choisis le midi de l'Irlande pour mon habitation. J'eus toujours à me louer du Jésuite. Son ame éclairée m'a servi de guide. Il reconnut en moi cette simplicité précieuse de la nature, que tant de revers n'avoient pu encore altérer, & il devint mon ami.
Les avantages dont j'ai joui en Europe pendant mes voyages, sont inestimables: avantages que je reconnois lui devoir. O mort! devois-tu le frapper presqu'entre mes bras? Permettez-moi, cher chevalier, de pleurer celui qui fut mon ami; je l'ai retrouvé en vous, & je ne suis pas encore consolé.
Ici, je vis avec des livres & ma pensée. Aussi détaché du monde que désabusé de la chimere du bonheur, je tâche de rentrer dans l'état de la bonne nature, en conformant mes goûts à ses volontés, & en ne me permettant que des desirs simples & aisés à satisfaire. J'ai trop desiré, je ne desire plus rien. Cette flamme active a épuisé mon cœur: il est devenu inaccessible aux traits de l'amour; il a été trop profondément blessé pour l'être une seconde fois. Je n'ai eu qu'une passion, & mon cœur est mort depuis qu'il est privé de Zaka.
Le repos, l'indépendance, une légere méditation au pied d'un arbre, un soupir qui s'échappe vers le cloître de San-Salvador, voilà ce qui compose l'espece de félicité dont je suis susceptible. Je regarde de loin les maux volontaires qui assujettissent les hommes civilisés, les entraves qu'ils se forgent, l'esclavage humiliant qu'ils chérissent; & indigné de les voir renoncer aux droits d'un être libre pour des jouissances frivoles ou incertaines, je ne sais si tous ces sauvages, égarés dans les déserts de la boule du monde, ne sont pas plus heureux au milieu de la disette des arts & de la privation d'une foule de biens mensongers qu'il faut acheter si cher, & qui ne remplissent jamais ce vuide de l'ame, auquel les Européens sont si sujets.