Je voudrois de ma retraite élever une voix assez forte pour épouvanter les tyrans de l'espece humaine. On pourroit les compter, tant ils sont peu nombreux, & ils commandent à la multitude. Cette action du petit nombre sur le plus grand, est un de ces phénomenes que l'on ne sauroit expliquer. La dignité de l'homme me paroît plus empreinte dans le sauvage nu, maître des forêts, que dans le courtisan doré qui flatte & sourit avec toute l'élégance d'une raison ingénieuse.
Ce que je viens d'écrire, cher chevalier, vous instruira peu. Il y a une foule de sensations qui me sont échappées; je n'ai plus mes idées primitives; je suis aveuglé le premier par les usages & par les loix; je suis trop loin de l'époque où j'aurois pu saisir les objets sous le rapport que vous auriez desiré. Il seroit utile sans doute, pour la connoissance particuliere de l'homme, de connoître l'homme sauvage. On l'a peint, dans presque tous les livres, comme vivant dans les bois, sans religion, sans loi, sans habitation fixe. Un tel sauvage est un être de raison, ou une exception rare à la loi générale, par laquelle tous les hommes connoissent plus ou moins la société.
Les hommes qu'on appelle sauvages forment de petites peuplades. Ce seroit en vivant parmi eux qu'on parviendroit à distinguer ce que la nature seule nous a donné, de ce que l'éducation, l'imitation, l'art & l'exemple nous ont communiqué; alors le portrait d'un sauvage seroit à peu près le nôtre. Un Anglois differe d'un Italien, un sauvage de l'Amérique differe conséquemment d'un Portugais; mais pour ceux qui savent voir & reconnoître les traits naturels qui forment la base du caractere, ils ne les trouvent pas opposés dans toute l'espece humaine. Je les ai vus de près ces hommes, tels qu'ils sont sortis des mains de la nature, & l'homme m'a semblé par-tout à peu près le même, soit nu, soit habillé; car il a les mêmes besoins & les mêmes desirs. Lorsqu'on dit que le sauvage ne réfléchit point, lorsqu'on le peint errant dans les bois, sans loi & sans devoir connu, soumis aux impressions purement animales, on prononce étourdiment. L'homme n'est jamais seul sur la terre; il fait attention à ses semblables; il les cherche; il s'unit à eux; ils aiment à vivre ensemble; ils se parlent, & le besoin de la société est inné chez l'espece humaine.
L'homme est sur la terre l'être intelligent par excellence: il agit selon sa nature quand il réfléchit, en ce qu'il exerce une de ses facultés naturelles. Prétendre que l'état de réflexion soit un état contre nature, & que l'être intelligent qui médite est un animal dépravé, c'est rabaisser l'homme, c'est lui ôter l'empreinte majestueuse dont son auteur l'a gratifié. Quoi, son ame seroit ensevelie dans une stupide inaction! Quoi, son esprit ne penseroit point, son imagination ne lui peindroit rien, le spectacle de la nature seroit indifférent à son cœur, il verroit le ciel, la terre, les animaux, son semblable, soi-même, sans qu'aucun de ces objets excitât en lui la curiosité d'apprendre d'où ils viennent & pourquoi ils sont! Et que seroit donc son entendement, émanation de la Divinité, feu céleste & immortel, destiné à examiner, voir & comprendre les ouvrages de la nature? Que deviendroit cette perfectibilité que chaque homme possede, qui le distingue de la brute? Si l'un d'eux a su réfléchir & comprendre, pourquoi l'autre, quoique jeté dans les forêts, seroit-il resté dans l'inaction, étant doué du même esprit?
Le sentiment intérieur suffit pour instruire le sauvage: réfléchissant sur ses premieres actions, comparant ses sensations & ses idées, il appercevra bientôt en lui un principe capable de penser, il se sentira libre quand il agit, & propre à se donner de nouvelles perfections. Ce témoignage qu'il se rendra sera suivi du desir d'exercer tant de nobles facultés, & ce desir croîtra par le succès des commencemens.
Accoutumé à porter ses regards sur tout ce qui existe, ce qu'il verra d'abord, il voudra le connoître: son esprit toujours pensant, toujours agissant, recevra un degré d'activité par ses premiers essais. Enfin l'homme sauvage n'est que l'homme enfant. Il se forme, il s'instruit. L'équité est éternelle, immuable, antérieure à tout; cette équité primitive n'est rien moins qu'arbitraire, pas plus que les rapports des êtres nécessaires entr'eux, pas plus que la nature d'où elle découle.
Le cœur de l'homme, ensuite, soit qu'il réside dans les forêts du Nouveau-Monde, soit sous les voûtes de la brillante architecture, est le théatre de toutes les passions. Elles se modifient à l'infini; l'ambition le transporte, soit qu'il dispute une cabane ou un empire. La vanité l'enivre dans la solitude comme dans le tumulte des villes: l'amour du plaisir le fait soupirer après une beauté qu'il poursuit à la course, comme il languit près de celle qui donne à son artifice le nom de vertu. Il est sensible au moindre trait du ridicule, comme aux traits perçans de l'injustice; & j'ai vu l'orgueil, sentiment indestructible, qui anime, je crois, un ver de terre, dominer chez des hommes nus & privés de tous les arts.
Mais l'ignorance de nos arts ne rend pas meilleure la condition de l'homme sauvage: il a un goût tout aussi vif pour la commodité & le luxe: il se forge des passions factices; il appelle notre délicate volupté sans la connoître; car dès l'instant qu'il l'appercevra, il deviendra un Sybarite; son cœur l'est d'avance. L'homme ne peut fuir la volupté qu'en ne la connoissant pas: ce n'est jamais elle qu'il évite, c'est la peine qui l'accompagne: il fera tout pour elle; il apprendra à braver les douleurs, la mort, pour reposer un instant dans ses bras.
Je les apprécie de loin ces hommes sauvages, à qui les philosophes refusent toute notion métaphysique & morale. Ces mots ne leur appartiennent pas; mais ils n'en ont pas moins les idées qui sont du ressort des êtres intelligens. L'observateur ne s'arrête pas à une premiere vue superficielle: il creuse, il approfondit; il voit alors que le vice & la vertu ne sont pas des productions humaines, qu'il est par-tout des rapports d'équité antérieure à la loi positive, que l'ignorance absolue n'anéantit pas l'idée de la justice.
Nous apportons donc tous au monde, avec le sentiment de l'existence, le sentiment du juste; c'est une vérité qui n'est point de raisonnement. Le chêne qui croît dans les forêts est soumis à des loix fixes & immuables, & nous, nous n'en aurions pas? notre organisation seroit inférieure à celle des végétaux? Voilà ce qui répugne à notre nature. L'enfant au berceau connoît sa faute; il reçoit avec soumission le châtiment quand il l'a mérité; il entre en fureur dès qu'il se juge injustement frappé. De là aux grandes vérités il n'y a qu'un pas. L'idée d'un Être suprême, je le soutiens, est inhérente à l'homme & cachée au fond de tous les cœurs: tout la développe, tout la féconde; & pour peu qu'on leve les yeux vers le ciel, elle paroît écrite en caracteres de feu.