Les hommes ne sont donc pas faits pour vivre à la maniere des ours & des tigres: ils ne peuvent garder les imperfections de leur enfance, sans laisser leurs facultés naturelles s'avilir & se dégrader; ce qui va directement contre les intentions de celui qui les leur a données pour en faire usage.

Mais, me direz-vous encore, les sauvages sont-ils plus heureux que nous? Je ne le crois pas. S'ils n'ont pas nos arts funestes & le raffinement de nos passions, ils ont leurs vices, leur vengeance, leur cruauté, leurs frénésies.

Les philosophes qui les ont représentés comme vivans dans une heureuse simplicité, ont eu de bonnes intentions: ils vouloient rappeller l'homme aux loix de la nature, dont il s'écarte pour son malheur; mais qui peut se flatter de les suivre dans leur intégrité pure, ces loix qui se modifient de tant de manieres? A quel signe les reconnoître? Comment évaluer au juste la force des appétits variés de la nature, voir l'ame parfaitement à découvert, distinguer tous les mouvemens naturels?

On a cru long-tems que le vice n'avoit pris naissance que dans les sociétés nombreuses; & cette opinion est fondée jusqu'à un certain point: on accordoit la vertu à l'homme sauvage, & on lui refusoit les lumieres. Il porte en soi des vertus & des lumieres nécessaires pour sa conduite; il n'a pas eu l'occasion de perfectionner ses penchans, voilà, selon moi, toute la différence; & je pense qu'il faut vivre dans un état sauvage, c'est-à-dire, borné à une unique & petite famille, telle que celle dont j'ai fait la peinture, ou jouir complétement de tous les avantages de la civilisation.

LES AMOURS
DE
CHERALE,
POËME EN SIX CHANTS.


Melius est amare quàm amari.