LES AMOURS
DE CHERALE.


CHANT PREMIER.
Ma Conversion.

Je suivois les préceptes d'une triste philosophie; je poursuivois d'inutiles vérités étrangeres au bonheur; je raisonnois au lieu de sentir. Mon esprit orgueilleux vouloit tout connoître, tandis que notre ame n'est faite que pour jouir. Je sondois avidement les merveilles curieuses de la nature, &, insensé que j'étois, je dédaignois la beauté qui en est la plus touchante perfection. Je rêvois; je ne vivois pas. Un chagrin superbe soutenoit ma fiere insensibilité. Je me disois: L'amour a soumis les plus grands hommes; je brave son pouvoir. Il a rendu esclaves des héros; je serai toujours indépendant & libre. J'étois idolâtre de ce mot de liberté, & je me consumois d'ennui entre Seneque & Platon.

Malheureux! je serois mort sans avoir goûté la vie. Je n'aurois jamais connu le cœur d'une femme, abyme de tendresse, de délices, de volupté, où se dévoilent les sentimens les plus délicats, où se rassemble ce qu'on peut connoître de plus tendre, ce qu'on peut éprouver de plus doux, & même ce qu'on peut concevoir de plus élevé. Je serois mort sans avoir senti le charme de l'existence. Bientôt je reconnus que je n'avois été que superbe, & mon cœur avoua qu'une femme aimable a quelque chose de divin.

Je te vis, Ismene! je te trouvai belle, je le dis froidement; mais je le répétai souvent. Je t'aimois, & je ne croyois pas t'aimer; mes pas se tournoient involontairement vers ta demeure, & je ne voyois que toi; loin de toi je ne respirois qu'avec peine, & près de toi l'air étoit plus léger & plus pur. Je te parlois politique, morale, philosophie; & tel étoit le langage de mon amour, tel étoit le voile dont il se servoit pour prolonger la douce illusion où je me trouvois plongé.

Insensé! je voulois te faire épouser mes risibles systêmes: je ne savois pas alors qu'il n'y a rien de plus réel dans le monde que le plaisir que donnent tes yeux; tu me l'appris. Je me disois les soirs: Ismene a de l'esprit. Ismene avoit peu parlé; mais elle m'avoit écouté. J'ajoutois: Elle a des charmes, & je les apperçois. Cette image étoit vivante à mes côtés. J'étois chagrin le matin; je ne pouvois voir Ismene que le soir.

Un soir que j'étois près d'elle, elle me sourit, une flamme subtile pénétra dans mon cœur. L'amour ne m'avoit pas lancé l'un de ces traits dorés qui réveillent les sens sans y porter le trouble; il m'avoit blessé d'un trait profond. Etonné, je sentis que j'adorois Ismene pour le reste de ma vie. Oui, je l'adore: sa voix, son regard, son moindre geste, tout ce qui est d'elle remue délicieusement mon ame. Je ne suis plus insensible, & près d'Ismene la crainte me glace, ou le plaisir m'enflamme.

Ismene avoit cet air languissant qui décele une ame faite pour l'amour. Ce fut le premier charme qui me toucha. Bientôt je découvris son aimable vivacité, sa finesse, les graces ingénues de son esprit. Ainsi parmi les paysages des Alpes le voyageur est agréablement surpris, lorsqu'à chaque colline il découvre de nouvelles beautés qui étoient sous ses yeux & qu'il n'appercevoit pas.

Je brisai ma plume & mon compas, & j'eus un sentiment bien plus vif de la régularité de la nature, en voyant la beauté d'Ismene. Je n'étudiois plus, j'admirois, orgueilleux que j'étois de savoir contempler ses graces. Son œil étoit doux, mais cet œil brûloit. Je servis Ismene comme une de ces divinités toujours prêtes à foudroyer leurs adorateurs. Que de jours tristes & pénibles j'ai passés! Tantôt livré aux troubles de la jalousie, aux langueurs de l'amour, tantôt aux traits aigus du désespoir, tous les tourmens qu'un cœur sensible peut éprouver, le mien les a connus. Oublions ces tems cruels... un regard d'Ismene peut dédommager d'un siecle de maux.