CHANT IV.
La Promenade.

Le printems étoit descendu sur la terre: l'Amour est par-tout, mais il est caché; il est avec cette épine qui fleurit; il coule avec ce ruisseau qui murmure; il est dessous cette mousse voluptueuse qui, pour certains yeux, n'est qu'un amas d'herbes. Douce saison des amours, je t'avois vue, mais jamais si belle, si fraîche & si pure! O Vénus, ne rejette point ma priere! Une force inconnue fait couler mes pleurs. Quelle volupté de conduire en silence la beauté sous ces ombrages solitaires, de respirer avec elle le parfum des fleurs, de soupirer avec le zéphyr qui caresse mollement son sein!

Que dis-je! je ne pouvois me livrer à toute ma tendresse. De tristes témoins gênoient mon cœur. Je tenois Ismene par la main, & toutes les facultés de mon ame se réunissoient sous ce toucher délicieux. Je ne pouvois parler, & ma main plus hardie, plus expressive peut-être que ma bouche, lui disoit ce que ma voix n'osoit exprimer. En amour, tout sort de l'ordre commun des choses, tout sert de langage, chaque mot a un sens, le moindre geste signifie, l'assurance la plus légere est un serment, la moindre faute un parjure. On nous peint le dieu de l'Olympe ébranlant d'un clin-d'œil les poles du monde; c'est ainsi qu'Ismene, d'un léger mouvement de paupiere, m'éleve aux cieux ou me plonge au Tartare. Que de desirs, que de soupirs, que de plaisirs échappent à mon pinceau! Quel désordre régneroit dans mes chants, si je représentois tout ce que j'ai pu sentir! J'aurois voulu que, sous les pas d'Ismene, tout eût pris une voix pour lui attester qu'il falloit aimer.

Je marchois à ses côtés; je soupirois & n'osois la regarder. Je marchois sur le même gazon qu'elle fouloit d'un pied léger; nous traversions les mêmes routes fleuries, nous avions les mêmes pensées, peut-être les mêmes desirs, peut-être, ah!... Je déguisois les miens, & ils s'en enflammoient davantage. Ismene sensible aux tourmens secrets qu'elle me voyoit étouffer, laissoit échapper un peu de tendresse pour me consoler; heureux d'un regard, & jamais satisfait.

Le ciel n'eut jamais un plus brillant azur. Le char du soleil paroissoit plus radieux, roulant sur la tête d'Ismene. Les bois, les côteaux, les vergers avoient des charmes nouveaux. Je la vis s'asseoir au pied d'un rosier. Sa seve plus animée, plus vive, se précipita dans les extrêmités des branches qui touchoient ma déesse, & l'on vit plusieurs boutons prêts à donner des roses enfermées sous un tissu qui ne les comprimoit qu'avec peine.

Je vis Zéphyr qui caressoit Flore, quitter la déesse en appercevant Ismene. Jalouse, elle répandit les plus doux parfums pour rappeller le volage. Il les rapporta tous à Ismene. Flore le voyoit, & un dépit secret faisoit pâlir son front.

Zéphyr voltigeoit sans cesse autour d'Ismene; il touchoit impunément cette bouche où voloit mon cœur. Son haleine amoureuse baisoit ses cheveux. Il se jouoit parmi ses tresses flottantes, il caressoit ce sein que mon œil ébloui n'osoit fixer. Il prit une boucle entre ses levres & la posa sur sa gorge d'albâtre. O boucle fortunée, tu semblois t'y coller, y prendre vie, & frissonner de plaisir! D'un regard furtif j'embrassai les contours de cette gorge divine. Tous les points lançoient la flamme. Je fus jaloux de Zéphyr. J'avertis l'Amour, dont il usurpoit les droits. L'Amour blessa Zéphyr du trait le plus aigu. Loin de retourner à Flore, il devint plus empressé auprès d'Ismene. Pere des dieux, s'écria le fils de Vénus, descends, juge entre Zéphyr & moi! Les cieux s'ouvrirent. Le maître du tonnerre vit Ismene. Il prononça qu'elle étoit faite pour l'Amour.

Et cependant le papillon entr'ouvroit les roses naissantes; & la vaste solitude des bois qu'animoit le concert amoureux des oiseaux, & ces asyles sombres qui, au milieu des plus beaux jours, formoient les plus charmantes nuits, & le tendre gazon qui sert de lit aux Amours, & la nature renaissante dans toute sa pompe, & la présence d'Ismene, & plus encore mon cœur, tout présentoit à mon imagination des plaisirs qui, hélas! fuyoient loin de moi. Non, ce n'étoit point l'ivresse & le délire des sens, c'étoit la pure volupté qui régnoit dans mon ame. La triste connoissance des amertumes de la vie prêtoit un charme inexprimable aux courts instans que je passois près d'Ismene.