Deux moineaux s'abattirent sur un rameau pliant; le frémissement de leurs ailes exprimoit toute la vivacité de leurs transports & de leurs plaisirs. Je les fis remarquer à Ismene. Qu'ils sont heureux! Rien ne contraint leur ardeur, ils sont libres comme l'air. L'homme seul a corrompu son propre bonheur!
Ismene, tu m'entends soupirer, mais tu ne connois pas tout le feu qu'allument tes beaux yeux. Tu m'enivres d'amour; l'amour est dans l'air que ta bouche respire; il se peint dans ton sourire; il anime ton esprit brillant & facile. Partage le sentiment que tu m'inspires, & je n'aurai plus rien à demander aux dieux. Si je n'avois pas connu la douceur de t'aimer, j'aurois vécu dans une tranquille indifférence. Mais te voir, t'adorer, te connoître, & ne pas goûter le bonheur, non, il n'est plus possible! Unique objet de mes pensées, tu me fais éprouver une alternative continuelle de crainte & d'espérance, de douceur & d'amertume, de repos & d'agitation, de plaisir & de tourment. Acheve, décide mon sort.... Je pressois la main d'Ismene; mon cœur étoit descendu dans ma main; il lui faisoit cent protestations d'un amour éternel, cent sermens d'une constance inaltérable. O trop cruelle Ismene! Une larme douloureuse vint mouiller le bord de ma paupiere. Ismene me jeta un de ces regards qui fondent mon ame toute entiere, & je fus consolé. La main d'Ismene m'apporteroit la mort, que mes levres expirantes baiseroient cette main chere & barbare. C'est peu: Ismene seroit perfide; je lui pardonnerois & je mourrois.
CHANT V.
Le Songe.
Amour, Amour! je ressens ta divine fureur. Je répéterai mille fois ton nom, il n'en est point de plus beau. Tu seras toujours sur mes levres comme tu es dans mon cœur. L'ame fatiguée de desirs, je ne puis me refuser au tourment délicieux d'en éprouver de nouveaux. J'aime mieux souffrir que de ne plus rien sentir. Ismene me seroit plutôt odieuse que de m'être indifférente.
J'avois passé près d'elle un jour heureux. Un tel jour est bientôt écoulé. Dans un cercle nombreux, je n'avois vu qu'Ismene, je n'avois entendu que sa voix touchante. Les flambeaux du ciel brilloient au firmament. L'heure fatale du départ étoit arrivée. Ismene étoit plus belle, plus séduisante, plus adorable que jamais, & il falloit la quitter, lorsque la nuit ne sembloit étendre ses voiles que pour favoriser les entreprises de l'amour, & étouffer dans ses ombres les derniers combats d'une trop sévere pudeur. Il falloit la quitter! Dieux, que la nuit étoit belle! Que les berceaux étoient frais! L'encens de la volupté étoit répandu dans les airs. J'aurois donné de mon sang pour ne point m'éloigner d'elle. Vingt fois je voulus partir, vingt fois je restai. O cruelle décence! tristes loix ennemies de l'amour! c'est vous qui privez un amant des plus doux instans que préparent à la fois le mystere & la nature. Age d'or, âge du bonheur, où l'on ne connoissoit pas tant de chaînes cruelles, hélas, qu'êtes-vous devenu!
J'étois triste, pensif. Je m'arrachai avec peine de ces lieux enchantés, où je laissois Ismene; mon cœur étoit oppressé, mes larmes coulerent. Je m'arrêtai sur le seuil de la porte, je tournai mes regards dans l'ombre épaisse des arbres. Je sus encore y distinguer mon amante. Je la vis qui s'enfonçoit à pas lents dans un bocage sombre. Je fus tenté vingt fois de revenir sur mes pas, de la surprendre.... Mais sa gloire m'étoit mille fois plus chere que l'intérêt de mon amour.
Je rentre chez moi. Quelle affreuse solitude! Je marchois rêveur, entendant encore sa voix, voyant tous ses traits, lui souriant, lui parlant comme si elle eût été présente. Revenu de mon illusion, la douleur s'empara de mon ame. J'étois loin de chercher le repos. Dors, aimable Ismene, dors, tandis que j'entretiendrai dans la nuit sombre ton image. Goûte la douceur du sommeil & sa fraîcheur bienfaisante, tandis que tes charmes embrasent & consument ton amant malheureux. Un autre moins délicat souhaiteroit que l'Amour vînt interrompre ton repos; pour moi, je consens à être moins aimé, pourvu que tu sois exempte de toute inquiétude. Dors, mon aimable Ismene, dors, & je m'occuperai de toi dans le calme silencieux de la nuit. Que rien n'altere ton paisible sommeil: que le souffle impur d'un orage, même passager, ne vienne point flétrir les fleurs de ton doux printems. Ce n'est pas à toi de gémir & de soupirer. Tu es née pour recevoir nos hommages, & nous, pour obtenir d'un regard le bonheur de contribuer à embellir les instans de ta vie. Si tu daignois un instant penser à moi, à ma constance, à ma fidélité, à l'excès de mon amour, aux tourmens qui l'accompagnent; si tu daignois me plaindre, ou si ton beau sein, oppressé de l'image de mes maux, laissoit échapper un léger soupir qui répondroit aux soupirs brûlans de mon cœur; si.... Insensiblement le sommeil gagna tous mes sens. Le sommeil est le miroir de la vie. Les cœurs homicides font des rêves cruels. Ils sentent des chaînes pesantes, ils voient les prisons, l'échafaud. Regardez un enfant dans son berceau: tous ses traits sont rians, sa petite paupiere est tranquille; l'innocence est peinte sur son front uni comme une glace. Moi, je rêvois d'Ismene; je dormois, & j'entendois sa voix. Son portrait, si bien gravé dans mon cœur, se retraçoit sans peine à mes esprits; mais, ô mes dieux, en quel lieu, en quel tems, sur-tout en quel état je la vis!
O trop flatteuse illusion! C'étoit dans le doux sanctuaire des amours, dans cet asyle étroit & charmant, où mon imagination seule avoit jusqu'alors osé pénétrer. Je retenois mon souffle, je n'osois presque respirer & faire un pas dans ce séjour où reposoit l'objet de mes tendres feux, où voloit l'essain de mes desirs, où étoit Ismene. Etonné de me voir dans ce lieu redoutable & cher à mon cœur, je frissonnois de surprise & de joie. Peu accoutumé au bonheur, je ne me livrois qu'en tremblant au spectacle enchanteur qui séduisoit mes regards. Ismene, mollement étendue sur un lit parsemé de fleurs, étoit prête à se livrer aux douceurs de Morphée. Elle dévoloit lentement les trésors de ses adorables charmes, ses levres étoient plus fraîches que les roses du matin. Ses bras sembloient abandonnés au charme de la volupté. Sa taille enchanteresse, un voile qui couvre mille trésors, & qui paroît prêt à s'échapper, une rougeur divine empreinte sur son front, & qui paroît pêtrie des mains du plaisir, tout porte l'ivresse dans le cœur d'un amant. Invisible à ses yeux, ses yeux étoient jusqu'alors demeurés baissés. Ils se leverent sur moi. Quel moment! J'y vis la douce modestie; mais je n'y découvris ni honte, ni colere. Je crus même y appercevoir ce rayon de l'amour.... Je volai vers Ismene, & le plus doux baiser fut pris sur sa bouche de rose; mon ame erra long-tems sur ses levres divines, & j'y puisai un feu vif & subtil dont je ne fus plus maître. Je ne sais d'où me vint tant d'audace: je pris Ismene entre mes bras. Le courroux vouloit animer ses yeux, un doux nuage vint les obscurcir. Mes transports augmenterent, la volupté alluma soudain son flambeau, & je devins le dieu des plaisirs. La vivacité de mon bonheur servit à l'éteindre. Trompé que j'étois, & à demi heureux, je détestois l'instant de mon réveil; je refermois les yeux, je poursuivois les restes d'une volupté évanouie.
Désabusé, j'étois honteux, je rougissois de la crédule erreur de mon imagination. Ah, seroit-ce plutôt un pressentiment!... Je ne sais, depuis ce jour, je ne sépare plus Ismene de ma propre existence; je crois toujours la sentir contre mon sein, embrasant mes sens & mon ame. Ces plaisirs, dont je n'ai goûté que l'ombre, égarent ma raison. Une ardeur invincible consume ma jeunesse; je meurs, si la cruelle Ismene rejette mes vœux & mes transports. Mais, que dis-je! j'amollirai son cœur, j'en jure par l'amour. Je l'aime trop pour enfin n'être point aimé.