O Ismene! ô souveraine de mon cœur! ô toi qui peux faire le charme de ma vie! vois ton amant épuisé d'amour, languissant à tes genoux, implorer à tes pieds le bonheur. Va, ses transports ne sont point l'ouvrage des sens; ils sont l'effet du plus tendre amour. Il t'adore, parce que son cœur, par une sympathie secrete, répond au tien; il est altéré de tes charmes, parce que tes charmes sont toi. Une flamme brûlante, que tes regards ont attisée, le consume & le tue. De quoi lui serviront sa jeunesse, son amour, sa fidélité, si tu es insensible? Vois les jours qui s'écoulent, l'âge du bonheur qui fuit, le tems, le tems irréparable qui vole. L'instant où je te prie est perdu pour la tendresse. Ismene! l'amour est la récompense de l'amour. Quand deux cœurs n'en forment qu'un, on ne vit plus en soi, ni pour soi; on vit pour l'objet aimé.... Tu m'entends: ah!... osons être heureux. C'est sur ta bouche que l'Amour veut que j'expire. Voilà toute mon ambition, & c'est là le trône de ma gloire. Alors je verrai tous les mortels au-dessous de moi; & lorsque les glaçons de la vieillesse viendront blanchir mes cheveux, lorsque mes yeux affoiblis chercheront dans la nature & sa pompe & ses vives couleurs, le froid des années ne passera pas jusqu'à mon cœur. Echauffé du souvenir de ta tendresse & de tes appas, je dirai à la mort: Frappe! j'ai connu le bonheur; que peux-tu m'ôter? J'ai été l'amant d'Ismene, j'en ai été aimé. Frappe!... j'emporte au tombeau & son image & son cœur.


CHANT VI.
Le Plaisir.

O Plaisir, vie précieuse de l'ame, toi sans qui le bonheur n'est qu'un vain nom, goutte d'ambroisie que les dieux ont mêlée par pitié dans le calice amer de la vie, ô plaisir! être aimable & fugitif, si pour te peindre mieux, nous devons te sentir, c'est à moi de te chanter. Que mon pinceau sans dessein & sans art, soit pur & libre comme toi; apprends-moi à intéresser, à plaire, & que la sagesse elle-même avoue mes accens. Ma plume abhorre les scenes honteuses de la débauche; mais elle se plait à rendre cette joie innocente, fille du sentiment, qui, loin de produire le désordre de l'ame, enfante ce calme, cette harmonie où l'ame se contemple & se replie voluptueusement sur elle-même.

Et si mon pinceau ne répondoit pas à la délicatesse de ton cœur, ô Ismene! favorise-moi d'un regard: c'est là que je puiserai l'expression du plus bel ouvrage. L'amour qui a formé ton œil aime à s'y peindre: c'est là que je le verrai tel qu'il est, ou plus touchant encore, tel que tu l'inspires.

Oui, j'ai connu le plaisir: il brûle dans mon cœur, comme le feu sacré sur les autels de la chaste Vesta. Il ne s'éteindra jamais. Il est un amour inséparable des soins fâcheux, des soucis cuisans, des inquiétudes dévorantes, des impatiences impétueuses, des sombres jalousies, & de mille autres sentimens désordonnés; ce n'est pas celui que j'éprouve. Je m'applaudis d'aimer. Je me condamnerois, si je cessois d'être sensible. Je me trouve heureux d'être percé de tous les traits de l'amour; je goûte une volupté qui appartient à l'ame, qui l'éleve au-dessus des objets terrestres. Ce ne sont point des émotions passageres, de vaines illusions que l'on reconnoît trop tard, après qu'elles nous ont trompés. Ismene m'a appris à aimer; je l'aime parfaitement; & le plaisir que ressent mon cœur, est aussi supérieur aux plaisirs vulgaires, qu'Ismene est supérieure aux surprises des sens.

Je ne forme plus aucun desir dont je puisse rougir. Je jouis d'un calme qui m'avoit été jusqu'alors inconnu. Un regard d'Ismene a dissipé la tempête qui grondoit dans mon sein. Ce n'est plus tant le feu de ses yeux, ni les attraits de son visage que j'idolâtre; c'est moins son esprit qui me charme, que son cœur aimant. Nous passons souvent des heures entieres à nous entretenir ensemble; & la douceur de nos entretiens n'est altérée, ni par les fades & basses complaisances, ni par les transports & les emportemens d'une passion effrénée.

Laissez-moi, mes amis; en vain vous me parlez de notre Sophocle, en vain vous m'annoncez le nouveau chef-d'œuvre dont il va enrichir la scene. Ismene m'attend. Autrefois j'aurois pu vous écouter; aujourd'hui Melpomene & son diadême, Thalie & sa gaieté, Armide & ses palais enchantés ne valent point un sourire d'Ismene. Ne me demandez point quelles sont les délices qui m'attendent. Elles sont au-dessus de toute expression. Aimez comme moi, mes amis, & il n'y aura plus qu'un plaisir pour vous.

Il est une déesse jeune, aimable, au front ouvert, à l'œil radieux, qui tient en main une chaîne de roses. Le contentement brille sur tous ses traits, l'aisance l'accompagne; elle éclaire l'amour; elle le rend ingénu, facile, adorable. Cette déesse est la Confiance: elle s'avance d'un pied léger, elle s'assied entre nous deux, elle préside à nos entretiens, elle entrelace nos bras de sa guirlande de fleurs. Les sentimens naïfs de la plus belle ame coulent à mon cœur, comme une onde pure coule au fond des vallons fleuris. Ismene! on doit élever des autels à l'amour, non comme à un dieu redoutable, mais comme à un dieu bienfaisant. Il nous rend meilleurs, plus doux, plus sensibles; sans lui je n'aurois pas connu les plus rares vertus. Autrefois mes transports étoient impétueux; ils ont acquis quelque chose de modéré. C'est ton ame, Ismene, c'est ton ame douce qui a versé le calme dans la mienne.

Peut-on appeller plaisir ce qui n'est pas l'amour, ou ce qui sert à le détruire? Qu'on a mal défini les momens les plus enchanteurs de la vie! Je ne parle point de ces transports qui égarent & qui trompent; je parle de cette tendresse pure, de ces goûts exquis qui distillent dans les cœurs la volupté goutte à goutte, comme le baume découle de l'arbre odoriférant de l'Inde; je parle de cette ivresse douce qui remplit toute la capacité de l'ame, qui se suffit à elle-même, qui ne desire rien que ce qu'elle sent. Ismene! il n'appartenoit qu'à toi de donner ainsi le change aux desirs. Je suis pénétré d'une douceur divine qui ne me permet pas de sentir une autre façon d'être heureux: oui, j'ai vu des momens où m'élevant au-dessus des voluptés sensuelles, Ismene m'auroit fait mépriser dans ses bras des faveurs qu'un cœur délicat eût dédaignées de lui-même.