Non, jusqu'à cet instant je n'avois point connu l'amour. Je t'entends; tu me dis: «Goûtons en paix, sans mêlange & sans remords, un bien-être si grand, si parfait. Quel autre plaisir ne corromproit pas notre bonheur?»

Tant d'amour fait couler des larmes de mes yeux, larmes délicieuses! O quel cœur je possede! Jugez si je cesserai un moment de l'aimer. Ismene, es-tu contente? ton amant est-il digne de toi? Son cœur s'est-il épuré au feu de ton amour? S'il n'a pas toutes les vertus, il sait les connoître.

Que de délices je ressens! Mon œil la contemple; dans ma prunelle vient se peindre l'image de sa beauté. Admirable organe, source féconde de plaisirs, puisses-tu te fermer avant que je voie une autre qu'Ismene avec le même ravissement! Si je respire le parfum des fleurs qui sont sur son sein, si j'entends sa voix douce & harmonieuse, ce n'est point mon odorat, ce n'est point mon oreille qui sont frappés; c'est mon cœur, c'est lui seul qui est ému lorsque ma bouche baise sa main.

Si je quitte Ismene, le plaisir ne m'abandonne point. Je lui dis adieu avec une tristesse passionnée. Je ne perds rien de l'impression de ses charmes; je me rappelle chaque mot qu'elle a prononcé. Je me plonge dans une douce mélancolie, je m'y plais, je m'y livre tout entier. Tout se peint autour de moi sous des images riantes; heureux de conserver la précieuse émotion de mon ame. Ainsi, quand la cymbale éclatante a cessé de retentir dans les airs, elle conserve encore un frémissement sonore qui plait à l'oreille attentive.

Amis! je ne sens que le plaisir d'aimer. Je jouis à la fois du passé, du présent, de l'avenir; l'avenir doit porter un nouveau degré de sentiment dans le cœur d'Ismene; l'image de mes maux passés rendra mon bonheur plus vif; mon ame voit l'univers en beau; la philosophie l'endormoit, c'est l'amour qui la réveille. Pas un moment de vuide ou d'indifférence: quel état plus délicieux! Prolonge-le, chere Ismene; j'adore tes rigueurs, filles du devoir; & lorsqu'elles me chagrinent, l'Amour en souriant me montre dans le lointain le temple de l'Hymen.

Arrive, arrive, moment enchanteur, où je la conduirai aux autels pour y recevoir ma foi! Ah! les dieux qui lisent dans mon cœur pourroient me dispenser des sermens. Que dis-je! non, je veux les faire aux yeux de toute la terre; ce sera l'instant le plus glorieux de ma vie. Alors.... Ma vue se trouble, ma main tremble, mon cœur palpite avec violence. Alors.... Il n'est plus de termes pour m'exprimer.

Ah, que ce que le cœur accorde doit être préférable à ce qu'arrache un transport indiscret! Il n'est point de volupté, si elle n'est partagée. C'est l'aveu du bonheur dans la bouche d'une amante, qui touche un amant délicat; & ce bonheur lui est plus sensible que le sien propre. Amour, plaisir! car vous êtes synonymes, ah! retirez vos faveurs, si votre main fortunée, en me couronnant de myrte, ne rend pas Ismene encore plus heureuse que moi. Je ne conçois pas un plus beau moment que celui de cette douce victoire; & cependant je puis le dédaigner, si dans cet instant même son cœur ne s'applaudit point d'avoir fait un amant heureux.

FIN.