Ce conseil plut au roi qui dit à Léopard: «Votre avis me plaît. Allez-moi chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il faut qu'ils apprennent les infâmes mensonges de Reineke, comment il a pu échapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe à mort. Que tout le monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de réconciliation, je leur livre, suivant votre avis, le traître Bellyn et tous ses parents à perpétuité.»

Léopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur enleva leurs liens; puis il leur dit: «Consolez-vous, je vous apporte de la part du roi la paix et la liberté. Écoutez-moi, messeigneurs: si le roi vous a fait du mal, il en est fâché; il vous le fait dire et désire que cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn, sa famille et tous ses parents à perpétuité. Sans autre forme de procès, jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois, n'importe, ils sont à vous. De plus, notre gracieux maître vous permet encore de nuire par tous les moyens à Reineke, qui vous a trahis; lui, sa femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les poursuivre partout où vous les trouverez, personne ne vous en empêchera. C'est au nom du roi que je vous apporte cette liberté et ces privilèges. Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les désagréments de ces derniers jours, jurez-lui fidélité et respect, vous le pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille d'accepter ces propositions.»

C'est ainsi que la paix fut faite; le bélier la paya de sa tête, et tous ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille d'Isengrin. Voilà l'origine de cette haine éternelle. Maintenant les loups, sans honte et sans remords, continuent à dévorer les brebis et les agneaux; ils croient avoir le droit de leur côté; leur fureur n'en épargne pas un; jamais ils ne se réconcilieront.

En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze jours; il voulait montrer publiquement combien il avait à cœur de faire la paix avec ces seigneurs.

SEPTIÈME CHANT.

La cour devint alors un lieu de plaisir et de magnificence; maint chevalier s'y rendit; à tous les animaux rassemblés vinrent se joindre d'innombrables oiseaux, et tous ensemble comblèrent de respect Brun et Isengrin, qui oublièrent leurs souffrances, en se voyant fêtés par la meilleure compagnie qui ait jamais été réunie. Les trompettes et les timbales résonnaient, et l'on se livrait à la danse avec ces belles manières qu'on ne trouve qu'à la cour; tout avait été prodigué de ce que l'on pouvait désirer. On envoya messagers sur messagers pour porter des invitations; oiseaux et quadrupèdes se mirent en route. On les voyait, paire par paire, voyager de jour et de nuit et se hâter d'arriver. Pour Reineke, le faux pèlerin, il était aux aguets dans sa maison; il ne songeait guère à aller à la cour; il n'y comptait pas sur un bon accueil. Suivant sa coutume, ce que le drôle préférait, c'était de jouer ses tours. Et la cour résonnait des chants les plus mélodieux; on offrait sans relâche à boire et à manger aux invités. On se livrait aux jeux du tournoi et de l'escrime. Chacun s'était réuni à ses pareils; on dansait, on chantait au son des pipeaux et des chalumeaux. Le roi regardait avec affabilité du haut de son estrade; cette grande réunion lui plaisait, et il voyait cette foule avec joie.

Huit jours étaient déjà écoulés; le roi venait de se mettre à table avec ses premiers barons; la reine était à ses côtés, lorsque le lapin parut devant le roi, tout couvert de sang, et dit avec tristesse:

«Sire, et vous tous, prenez pitié de moi! car rarement vous aurez entendu le récit d'une trahison plus perfide et plus meurtrière que celle dont Reineke vient de me faire la victime. Hier matin, il pouvait être six heures, je le trouvai assis devant sa porte: je descendais le chemin qui passe devant Malpertuis; je pensais m'en aller en paix. Il était habillé comme un pèlerin, dans l'attitude d'un homme qui lirait ses prières. Je voulus passer rapidement pour me rendre à votre cour. Quand il me vit, il se leva soudain et vint au-devant de moi; je pensais que c'était pour me saluer: mais il me saisit avec ses pattes comme pour m'étrangler; je sentis ses griffes derrière mes oreilles. Je crus vraiment que j'étais un homme mort; car elles sont longues et dignes, ses griffes. Il me jeta par terre. Par bonheur, je me dégageai, et, grâce à la légèreté de ma course, je pus me sauver. Il me poursuivit en grondant et jura de me retrouver. Je me tus et m'enfuis; mais, hélas! je lui ai laissé une de mes oreilles et j'arrive la tête en sang; regardez! j'y ai quatre trous. Songez donc! il m'a frappé avec tant d'impétuosité, que je suis presque resté sur le coup. Maintenant, voyez ma détresse, voyez le cas qu'il fait de vos saufs-conduits! Qui peut voyager? qui peut se rendre à votre cour, lorsque le brigand tient la grand'route et attaque tout le monde?»

Il finissait à peine, lorsque la bavarde corneille Merknau se mit à dire: «Sire, je vous apporte une triste nouvelle; je ne suis guère en état de parler, tant j'ai de peur et de chagrin! je crains que cela ne me brise encore le cœur; oyez le déplorable malheur qui vient d'arriver aujourd'hui. Sharfenebbe, ma femme, et moi, nous étions partis aujourd'hui de grand matin, quand nous vîmes Reineke étendu mort sur la bruyère, les yeux roulés de travers, la gueule ouverte et la langue pendante. De frayeur, je me mis à pousser les hauts cris. Il ne bougea pas; je criai et me lamentai: «Hélas! quel malheur!» Je redoublai mes gémissements: «Hélas! il est mort! que je le regrette! que j'en suis désolée!» Ma femme s'affligeait aussi; nous pleurions ensemble. Je lui tâtai le ventre et la tête; ma femme s'approcha aussi et s'assura si sa respiration ne trahissait pas un reste de vie; mais elle écouta en vain; nous eussions juré tous les deux qu'il était mort. Écoutez maintenant le malheur! tandis que dans sa tristesse, et sans y prendre garde, elle avait rapproché son bec de la gueule du vaurien, le cruel le remarqua et lui happa la tête d'un coup. Je ne vous dirai pas quel fut mon effroi. «Ô malheur! malheur à moi!» m'écriai-je. Reineke se leva alors, se jeta sur moi; je m'envolai éperdu de frayeur. Si je n'avais pas été si prompt, je serais devenu sa proie également; c'est à grand'peine que j'ai échappé aux griffes de l'assassin; je me perchai sur un arbre. Oh! pourquoi ai-je sauvé ma triste vie! J'ai vu ma femme dans les pattes du scélérat; hélas! il eût bientôt fait de manger cette tendre amie. Il me parut avoir si faim, qu'il eût été d'humeur à en manger plusieurs autres; il n'a rien laissé, pas une patte, pas un petit os. Pourquoi ai-je assisté à un pareil spectacle! Il s'en alla; mais, moi, je ne pouvais m'en aller; le cœur navré, je volai à la place funèbre; là , je ne trouvai que du sang et quelques plumes de ma femme. Les voici, je les apporte comme une preuve du crime. Ah! sire, prenez pitié! car, si vous épargnez ce traître encore cette fois, si vous tardez à en tirer une juste vengeance, si vous ne donnez pas force de loi à votre paix et à votre sauf-conduit, on trouverait à dire bien des choses qui pourraient vous déplaire. Car le proverbe a raison: il est coupable du crime, celui qui a le pouvoir de punir et qui ne punit pas; alors chacun tranche du grand seigneur. Cela touche de près à votre dignité, veuillez le considérer.»

Voilà dans quels termes la cour entendit la plainte du lapin et de la corneille noble. Le roi s'écria en colère: «Je le jure par ma fidélité conjugale! je punirai ce crime de telle façon, qu'on ne l'oubliera de longtemps! Braver ainsi mon sauf-conduit et mes ordres! je ne le souffrirai pas. Trop légèrement j'ai cru ce coquin et l'ai laissé échapper. Moi-même, je l'ai équipé en pèlerin et lui ai donné congé, comme s'il partait pour Rome. Que ne nous a-t-il pas fait accroire, ce menteur! Avec quelle facilité n'a-t-il pas su gagner l'intérêt de la reine! Elle m'a persuadé et maintenant il s'est échappé; mais je ne serai pas le dernier qui se repentira amèrement d'avoir suivi un conseil de femme. Si nous laissons le scélérat plus longtemps sans punition, c'est une honte. Il a toujours été un coquin et le restera toujours. Songez-donc tous, messeigneurs, au moyen de le prendre et de le juger. Si nous nous y mettons sérieusement, nous sommes sûrs du succès.»