Le discours du roi plut fort à Brun et à Isengrin. «Nous serons donc vengés à la fin!» pensèrent-ils tous les deux. Mais ils n'osèrent pas parler, voyant que le roi était de mauvaise humeur et excessivement en colère.
La reine dit enfin: «Mon gracieux seigneur, vous ne devriez pas vous mettre en d'aussi violentes colères et faire un serment si à la légère; votre dignité en souffre, ainsi que l'autorité de votre parole. Car nous ne voyons encore nullement la vérité au grand jour; il faut encore entendre l'accusé. Et, s'il était présent, plus d'un se tairait qui parle maintenant contre Reineke. Il faut toujours entendre les deux parties; car plus d'un criminel accuse les autres pour cacher ses propres méfaits. J'ai toujours regardé Reineke comme un homme sage et intelligent, je n'y voyais pas de mal; je n'ai jamais eu que votre bien en vue, quoi qu'il en soit arrivé autrement. Car son avis est toujours bon à suivre, quoique, à vrai dire, sa vie mérite plus d'un blâme. De plus, il faut songer aux grandes alliances de sa famille. Les affaires ne gagnent pas à être précipitées, et ce que vous aurez résolu, vous l'exécuterez toujours à la fin, puisque vous êtes notre maître et seigneur.»
Et Léopard ajouta: «Puisque vous écoutez tout le monde, écoutez donc aussi Reineke. Qu'il se présente et on exécutera sur-le-champ votre résolution. C'est probablement l'avis de tous ces seigneurs et celui de votre noble épouse.»
Là -dessus, Isengrin se mit à dire: «Que chacun conseille pour le mieux! Seigneur Léopard, écoutez-moi! Quand même Reineke viendrait à l'instant ici et se blanchirait de la double accusation de la corneille et du lapin, il ne m'en serait pas moins très-facile de prouver qu'il a mérité la mort. Mais je me tais jusqu'à ce que nous le tenions. Avez-vous donc oublié comme il en a menti au roi avec son trésor? Ne devait-il pas le trouver à Husterlo, près de Krekelborn, et tout le reste de ce grossier mensonge? Il nous a tous trompés; et, moi et Brun, il nous a déshonorés; mais j'en mettrais ma vie en gage, je parie que ce perfide mène sur la bruyère la vie qu'on vient de nous dire; il rôde ça et là , il pille, il tue; si le roi et les seigneurs le trouvent bon, on procédera comme ils le veulent. Mais, s'il voulait venir sérieusement à la cour, il y serait déjà depuis longtemps. Les messagers du roi ont parcouru tout le pays pour inviter aux fêtes de la cour, et il est resté chez lui.»
Le roi dit alors: «À quoi bon l'attendre si longtemps? Préparez-vous tous (telle est ma volonté) à me suivre dans six jours; car vraiment je veux voir la fin de ces démêlés. Qu'en dites-vous, messeigneurs? ne sera-t-il pas capable à la fin de ruiner tout un pays? Tenez-vous prêts, en aussi bon état que possible, et venez en harnais avec des arcs, des lances et d'autres armes; comportez-vous bravement et vaillamment! Que chacun porte son nom avec honneur; car j'armerai des chevaliers sur le champ de bataille. Nous allons assiéger la forteresse de Malpertuis; nous verrons ce qu'il a dans son château.»
Tous les seigneurs s'écrièrent: «Nous obéirons!»
C'est ainsi que le roi et les seigneurs entreprirent d'assiéger la forteresse de Malpertuis pour punir Reineke. Mais Grimbert, qui avait fait partie du conseil, s'échappa en secret et alla trouver Reineke pour lui en dire la nouvelle. Il s'en allait tout affligé, gémissait et se disait à lui-même: «Hélas! mon oncle, que va-t-il advenir? Toute ta race déplore ton sort à juste titre; car tu es le chef de toute notre race! Quand tu nous défendais devant le tribunal, nous étions bien tranquilles: personne ne pouvait résister à ton adresse.»
C'est dans ces pensées qu'il atteignit le château; il trouva Reineke assis en plein air; il venait de prendre deux jeunes pigeons qui avaient voulu essayer leur essor loin du nid; mais leurs plumes étaient trop petites; ils étaient tombés à terre, hors d'état de se relever, et Reineke les avait attrapés; car il allait souvent à la chasse. Il aperçut de loin Grimbert et l'attendit; il le salua et lui dit: «Soyez le bienvenu, mon cher neveu, vous que j'aime le plus de toute ma famille! Pourquoi vous pressez-vous tant? Vous êtes tout essoufflé; m'apportez-vous des nouvelles?»
Grimbert lui répondit: «La nouvelle que j'apporte n'a rien d'agréable, vous le voyez, j'accours avec effroi; tout est perdu, votre vie et votre fortune! J'ai été témoin de la colère du roi; il a juré de vous prendre et de vous punir par une mort infâme. Il a donné l'ordre à tous ses vassaux de paraître ici dans six jours, armés d'arcs, d'épées, d'arquebuses, et avec des chariots; ils vont tous tomber sur vous, songez-y bien! Isengrin et Brun sont aussi bien avec le roi que je le suis avec vous, et tout se fait à leur gré. Isengrin vous accuse tout haut d'être le brigand et l'assassin le plus épouvantable, et ses cris émeuvent le roi. Il est nommé maréchal; vous en aurez des nouvelles dans peu de semaines. C'est le lapin et la corneille qui ont déposé contre vous. Si le roi peut vous saisir cette fois, vous ne vivrez pas longtemps; voilà ce que je crains.
—Voilà tout? répondit le renard. C'est une bagatelle. Quand même le roi avec tout son conseil aurait promis et juré ma mort par un double et triple serment, je n'aurais qu'à me présenter en personne et je les mettrais tous à mes pieds; car ils ne font que discuter et ne savent jamais conclure. Laissons cela, mon cher neveu, suivez-moi et voyez un peu ce que je vais vous donner. Je viens justement de prendre deux petits pigeons tout jeunes et tout gras; c'est pour moi le plus délicieux de tous les mets; car ils sont faciles à digérer: on n'a qu'à les avaler. Et ces petits os, comme ils sont bons! ils fondent dans la bouche, c'est moitié lait, moitié sang. Cette nourriture légère me convient, et ma femme a le même goût que moi. Venez donc! elle nous recevra amicalement; mais qu'elle ignore pourquoi vous êtes venu. La moindre des choses lui tombe sur le cœur et la rend malade. Demain, je me rendrai à la cour avec vous; là , mon cher neveu, j'espère que vous me viendrez en aide, comme il convient entre bons parents.—Je mettrai volontiers ma fortune et ma vie à votre disposition,» dit le blaireau: et Reineke répondit: «Je ne l'oublierai pas. Si mes jours se prolongent, vous n'y perdrez point.» L'autre repartit: «Comparaissez bravement devant les seigneurs et défendez-vous de votre mieux: ils vous écouteront. Léopard a été d'avis qu'il ne fallait pas vous punir avant de vous avoir entendu; la reine a opiné de même. Remarquez bien cette circonstance et tâchez de l'utiliser.» Mais Reineke dit: «Soyez tranquille, tout cela s'arrangera. Le roi, si colère, se calmera quand il m'aura entendu; je m'en tirerai encore cette fois.» Et ils entrèrent tous les deux et furent gracieusement reçus par la dame de la maison; elle leur servait tout ce qu'elle avait. On partagea les pigeons; on les trouva délicieux; et chacun en savoura sa part. Ils ne se rassasiaient pas et ils en auraient certainement mangé une demi-douzaine, s'ils avaient su où les trouver.