Les maîtres du camp s'écrièrent: «Que chacun fasse son devoir! le bon droit va se montrer.» Petits et grands quittèrent la lice pour qu'on pût y enfermer les deux combattants. La guenon se mit à dire tout bas et vite à Reineke: «Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon conseil!»

Reineke lui répondit gaiement: «Votre bonne exhortation redouble mon courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la ruse qui m'ont tiré de tant de périls où je me suis trouvé si souvent, alors que je risquais si témérairement ma vie. Comment ne me conduirais-je pas de même, maintenant que je suis vis-à -vis de ce scélérat? J'espère bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance.» En ce moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde regarda avidement.

Isengrin, d'un air sauvage et furieux, étendit ses pattes et s'avança la gueule ouverte, en faisant des bonds énormes. Reineke, plus léger, évita le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau corrosive et le traîna dans la poussière pour le remplir de sable. Isengrin croyait déjà le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les yeux avec sa queue et l'étourdit du coup. Ce n'était pas la première fois qu'il employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient déjà éprouvé la fatale vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveuglé les enfants d'Isengrin, comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est au père qu'il en voulait. Après l'avoir aspergé de la sorte, il sauta de côté, se plaça contre le vent, agita le sable et chassa la poussière dans les yeux du loup, qui se dépêchait, et de bien mauvaise grâce, de se frotter et de s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke, en revanche, jouait adroitement de son balai pour atteindre encore son ennemi et l'aveugler entièrement. Le loup s'en trouva mal; car le renard profita alors de son avantage. Aussitôt qu'il vit les yeux de son ennemi obscurcis de larmes douloureuses, il se mit à l'assaillir de coups vigoureux, à l'égratigner, à le mordre et toujours à lui asperger les yeux. Le loup, presque sans connaissance, frappait au hasard, et Reineke, enhardi, le raillait en lui disant: «Seigneur loup, vous avez dans le temps dévoré plus d'une innocente brebis et mangé dans votre vie plus d'un animal irréprochable; j'espère que les autres seront en paix dorénavant; dans tous les cas, il vous plaira de les laisser en paix et leur bénédiction sera votre récompense. Votre âme gagnera à cette conversion, surtout si vous attendez patiemment la fin. Cette fois-ci, vous n'échapperez pas de mes mains, que vous ne m'ayez apaisé par vos supplications; dans ce cas, je vous épargnerai et vous laisserai la vie.»

Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire par la gorge et se croyait sûr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que lui, se démena furieusement et se dégagea en deux secousses. Cependant Reineke eut le temps de l'attraper à la figure, de le blesser cruellement et de lui arracher un œil de la tête; le sang coula le long du nez à grands flots.

Reineke s'écria; «Voilà ce que je voulais! j'ai réussi!» Le loup, tout en sang, se sentit défaillir. Mais la perte de son œil le rendit furieux, et, malgré ses blessures et ses douleurs, il s'élança contre Reineke, qu'il renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation et toute sa prudence lui était de peu de secours. Isengrin lui prit rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait en guise de main. Reineke gisait à terre tristement; il craignait de perdre la main à l'instant même et mille pensées se croisaient dans son esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles: «Brigand! l'heure de ta mort est arrivée! rends-toi à l'instant ou bien je te fais périr pour toutes tes perfidies. Je m'en vais régler ton compte maintenant; cela ne t'aura pas servi à grand'chose d'avoir gratté la poussière, d'avoir mouillé ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et graissé ton corps. Malheur à toi maintenant! tu m'as fait tant de mal, tu m'as calomnié et éborgné. Mais tu ne m'échapperas pas.»

Reineke se disait: «Me voici dans un bien triste état; que dois-je faire? Si je ne me rends pas, il m'égorge, et, si je me rends, je suis déshonoré à tout jamais. Oui, je mérite cette punition. Car je l'ai trop maltraité, trop grièvement offensé.»

Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. «Mon cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie à l'instant même votre vassal avec tout ce que je possède. J'irai pour vous en pèlerinage au tombeau sacré dans la terre sainte et dans toutes les églises pour vous en rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre âme et il en restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bénéfice votre père et votre mère dans la vie éternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin? Je vous vénère comme si vous étiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a de plus sacré, d'être dorénavant entièrement à vous avec tous les miens. Tous vous obéiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-même. Acceptez-le, vous serez un jour le maître du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je vous en laisserai le choix, ainsi qu'à votre femme et à vos enfants. De plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me dit malin et vous êtes fort; à nous deux, nous pouvons faire de grandes choses. Il faut nous allier; l'un armé de la force, l'autre de la ruse, qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre. Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu éviter ce duel d'une façon honorable; mais vous m'avez provoqué et l'honneur me faisait une loi d'y répondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. Épargner ton oncle, me disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais détesté, vous vous en seriez trouvé pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par mégarde, je vous ai blessé à l'œil, j'en suis cordialement affligé. Mais ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remède pour vous guérir et vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre œil ne revient pas, une fois que vous serez guéri, il n'y aura rien de plus commode; vous n'aurez qu'une fenêtre à fermer quand vous voudrez dormir; nous autres, nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents s'inclineront à l'instant même devant vous. Ma femme et mes enfants, sous les yeux du roi et devant toute l'assemblée, viendront vous prier et vous conjurer de me pardonner et de me faire grâce de la vie. Alors je confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vérité, que je vous ai calomnié et trompé de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que je ne sais rien de mal sur votre compte et que dorénavant je ne vous offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rêvé une satisfaction aussi complète que celle que je vous offre à cette heure? Si vous me tuez, quel profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours à craindre mes parents et mes amis; tandis que, si vous m'épargnez, vous quitterez avec gloire et honneur le champ de bataille, vous paraîtrez à tous de grand cœur et de grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez pas de sitôt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est à présent tout à fait indifférent de vivre ou de mourir.

—Perfide renard, répondit le loup, comme tu aimerais à en être quitte! Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour rançon, je ne te lâcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux serments, parjure que tu es! à coup sûr, si je te laissais aller, tu ne me donnerais pas même des coquilles d'œuf. J'estime peu ta famille, je l'attends de pied ferme et j'espère supporter sa haine sans trop de peine. Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas tes railleries, si je te délivrais sur tes belles promesses. Qui ne te connaîtrait pas serait trompé. Tu m'as épargné aujourd'hui, dis-tu, effronté coquin? et n'ai-je pas perdu un œil? scélérat, ne m'as-tu pas déchiré la peau en vingt endroits? et m'as-tu laissé respirer seulement lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'être pour toi clément et miséricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert. Traître! tu as déshonoré et ruiné ma femme et moi; cela te coûtera la vie.»

C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-là , son fripon d'adversaire avait passé son autre patte entre les cuisses du loup. Il le saisit par les parties sensibles et se mit à les tirer et à les tordre d'une façon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit à crier et à hurler d'une façon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup à deux mains, en tirant et pinçant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se vida de détresse. Le renard s'en réjouit; maintenant, il espérait vaincre. Il ne le lâcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse et dans le désespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donné ce spectacle pour des montagnes d'or; sans lâcher prise, il tira et traîna le loup pour que tout le monde vît son état misérable, et se mit à pincer, mordre et griffer l'infortuné, qui se roulait dans la poussière et ses propres ordures en poussant des hurlements étouffés avec des convulsions et des gestes désespérés.

Ses amis poussèrent des cris de douleur, et prièrent le roi d'arrêter le combat, si tel était son bon plaisir. Et le roi répondit: «Si c'est votre avis à tous, et votre désir, qu'il en soit ainsi, je ne demande pas mieux.»