Et le roi ordonna aux deux maîtres du camp, Lynx et Léopard, d'aller trouver les deux combattants. Ils entrèrent dans le champ clos et dirent au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi désirait arrêter le combat, et faire cesser le duel. «Il désire, ajoutèrent-ils, que vous lui cédiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de vous deux périssait dans ce duel, ce serait dommage des deux côtés. Vous avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagnés pour toujours à votre cause.»
Reineke dit: «Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que j'obéirai au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je ne demande rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de consulter mes amis.» Alors tous les amis de Reineke s'écrièrent tous: «Nous sommes d'avis qu'il faut suivre la volonté du roi.» Ils accoururent en foule autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau, le singe, la loutre et le castor. Il eut alors aussi pour amis la martre, la belette, l'hermine, l'écureuil et beaucoup d'autres qui lui étaient hostiles auparavant et naguère encore n'osaient pas prononcer son nom; ils accoururent tous près de lui. Il se trouva alors avoir pour parents ceux qui l'accusaient jadis; ils venaient lui présenter leurs femmes et leurs enfants, les grands, les moyens, les petits, et même les tout petits; chacun le fêtait, le flattait; cela n'en finissait pas.
Dans le monde, il en est toujours ainsi. À celui qui est heureux on souhaite santé et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui est tombé dans la misère n'a qu'à prendre patience. C'est ce qui arriva en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rôle auprès du vainqueur. Les uns jouaient de la flûte, les autres chantaient, d'autres encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui disaient: «Réjouissez-vous! vous avez jeté un nouveau lustre sur vous et votre race dans cette journée! Nous étions bien affligés de vous voir succomber; mais la chance a tourné bientôt et par un coup de maître.» Reineke dit modestement: «Le bonheur m'a favorisé.» Et il remercia ses amis. Ils s'en vinrent tous à grand bruit, précédés par Reineke et les juges du camp. Ils arrivèrent ainsi devant le le trône du roi et Reineke s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les seigneurs: «C'est un beau jour pour vous; vous avez défendu votre cause avec honneur. En conséquence, je vous proclame quitte. Vous êtes relevé de tout châtiment; je tiendrai prochainement à cette occasion un conseil avec mes gentilshommes, aussitôt qu'Isengrin sera rétabli; pour aujourd'hui, la cause est entendue.
—Sire, répondit modestement Reineke, votre conseil est bon à suivre; vous savez ce qu'il y a de mieux à faire. Lorsque je parus devant vous, j'avais beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au loup, mon puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il m'eut presque en son pouvoir, ses acolytes s'écrièrent: «Qu'il meure!» Ils m'accusèrent en même temps que lui, uniquement pour me pousser à bout et pour lui être agréable; car tout le monde pouvait remarquer qu'il était plus en faveur que moi et personne ne songeait à la fin ni à ce qui pouvait être la vérité. Je les comparerais volontiers à ces chiens qui avaient l'habitude de stationner par bandes devant la cuisine, dans l'espérance que le maître queux voudrait bien leur jeter quelques os. Pendant qu'ils miaulaient ainsi, les chiens aperçurent un de leurs confrères qui venait de prendre à la cuisine un morceau de rôti et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé assez vite, car le cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue; cependant il ne lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent entre eux: «Voyez comme le cuisinier favorise celui-là ! Voyez quel morceau exquis il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez guère; vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.» Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur; personne ne voulut plus aller à la cuisine, Ils s'enfuirent tous et le laissèrent là . Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de faire. Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On les voit à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne les flattent pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque mal qu'ils fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal. Voilà ce que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat final: ces personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a une triste fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à gauche tous les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois, grands et petits, qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme ont fait les chiens qui abandonnèrent immédiatement leur camarade, lorsqu'ils virent son mal et son croupion déshonoré. Sire, vous comprenez qu'on ne pourra jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne rougiront jamais de lui. Je vous remercie mille fois de toutes les grâces que vous m'avez faites, et, toutes les fois que je pourrai connaître votre volonté, je me ferai un vrai bonheur de la mettre à exécution.
—Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, répondit le roi; j'ai tout entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme autrefois vous voir siéger dans mon conseil en qualité de noble baron et je vous impose le devoir de participer à toute heure à mon conseil intime; je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme vous le méritez, je l'espère. Aidez-moi à gouverner tout pour le mieux. Je ne puis guère me passer de vous à la cour, et, si vous joignez la vertu à la sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous et ne fera prévaloir ses conseils sur les vôtres. Dorénavant, je n'écouterai plus les plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et vous agirez toujours à ma place, en qualité de chancelier de l'empire. Mon sceau vous sera confié, et ce que vous aurez fait et écrit restera fait et écrit.»
Voilà de quelle façon Reineke arriva au comble des honneurs et comment tout ce qu'il conseille et décide, en bien ou en mal, a force de loi.
Reineke remercia le roi en disant: «Mon noble souverain, vous me faites beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de ma raison. L'avenir vous le prouvera.»
Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-là . Il gisait dans la lice vaincu et en piteux état; sa femme et ses enfants allèrent à lui, et Hinzé le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses parents; ils le mirent en gémissant sur une civière que l'on avait bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportèrent loin du champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs chirurgiens vinrent qui pansèrent ces blessures et y versèrent quelques gouttes de baume; tous ses membres étaient paralysés. Ils lui frottèrent l'oreille avec une herbe et il éternua fortement par devant et par derrière. Et ils dirent ensemble: «Il faudra le frotter d'onguent et le baigner. «C'est ainsi qu'ils rassurèrent la famille du loup plongée dans la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps. Il s'éveilla, les idées encore confuses, et l'inquiétude le prit; la honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta à haute voix et parut désespéré. Girmonde le veillait attentivement, le cœur plein de tristesse, songeant à tout ce qu'elle avait perdu; elle était debout, accablée de mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il devint furieux de douleur; ses souffrances étaient grandes et les suites bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout; il partit fièrement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et le congédia avec ces paroles affectueuses: «À bientôt!» Le renard s'agenouilla devant le trône en disant: «Je vous remercie de tout mon cœur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces seigneurs. Que Dieu vous réserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai votre volonté; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.
—Allez-y, répondit le roi, et ne craignez plus rien.» C'est ainsi que partit Reineke, favorisé comme personne. Il y en a bien de son espèce qui ont le même talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont pas moins à leur aise.
Reineke quitta fièrement la cour avec sa famille et quarante parents; on leur rendait honneurs et ils s'en réjouissaient. Reineke marchait le premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il était radieux; sa queue s'épanouissait, il avait conquis la faveur du roi, il était rentré au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: «Je partagerai ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la sagesse est plus précieuse que l'or.»