—Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est à moi qu'il ressemble.
—C'est impossible, répondit Édouard.
Mais au même instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs, pénétrants, animés et tendres; il semblait regarder dans le monde avec intelligence et amour. On eût dit qu'il connaissait les deux personnes debout devant lui. Fasciné par ce regard, Édouard se prosterna devant l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie.
—C'est toi! s'écria-t-il; oui, ce sont tes yeux célestes! qu'importe, je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impénétrable sur l'instant funeste qui donna le jour à cette fatale créature. Pourquoi troublerai-je ton âme chaste et pure par la pensée terrible que le mari et la femme, même quand leurs coeurs se sont éloignés l'un de l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien sacré par des désirs opposés à ces liens! Mais puisque je touche au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent nécessairement être rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin, pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage de te faire un aveu terrible? Écoute et tâche, de me comprendre. Cet enfant est le fruit d'un double adultère! Au lieu de resserrer les liens qui m'attachaient à ma femme et ma femme à moi, il les brise pour toujours! Que cet enfant témoigne contre moi, que m'importe, pourvu que ses yeux célestes disent aux tiens que dans les bras d'une autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur!
Écoutons! s'écria-t-il en se levant avec précipitation, car il venait d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major.
C'était l'explosion de l'arme à feu d'un chasseur qui parcourait les montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la contrée, Édouard devint impatient et inquiet.
Ottilie s'aperçut enfin que le soleil venait de disparaître derrière la cime des rochers; mais ses derniers rayons réfractés étincelaient encore sur les vitres de la maison d'été.
—Éloigne-toi, Édouard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de régler. Je suis à toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me résignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons à l'instant décisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, où peut-être déjà le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour t'annoncer le succès de sa démarche. Je sais qu'il n'a pas trouvé Charlotte chez elle; mais il peut être allé à sa rencontre, et avoir besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut être arrivé. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend là haut à la maison d'été, moi et surtout son enfant.
Ottilie parlait avec un désordre et une vivacité extraordinaires; elle se sentait si heureuse en présence d'Édouard, et cependant elle comprenait la nécessité de l'éloigner.
—Je t'en conjure, mon bien-aimé, retourne au hameau, va attendre le
Major.