—Je te le répète, chère enfant, je ne m'oppose point à ton projet; mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-même l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent et sage Professeur qui ne m'a pas laissé ignorer ses sentiments à ton égard. En te destinant à la carrière où il voulait te voir marcher à ses côtés, tu lui deviendras chaque jour plus chère, et lorsqu'il se sera accoutumé à ta coopération et à ta présence, tu le rendras malheureux et incapable en l'abandonnant.
—Le sort a été si sévère envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui osent m'aimer, sont peut-être condamnés d'avance à de rudes épreuves. Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si généreux, que j'ose espérer qu'il finira par ne plus ressentir pour moi que le saint respect qu'on doit à une personne vouée à une pieuse expiation. Oui, il comprendra que je suis un être consacré, qui ne peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances supérieures qui nous entourent d'une manière invisible, et peuvent seules nous protéger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans cesse assiégés.
Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dévoilait ainsi ses pensées, devint pour Charlotte un sujet de graves réflexions. Plusieurs fois déjà elle avait cherché à la rapprocher d'Édouard; mais le plus léger espoir, la plus faible allusion à ce rapprochement n'avaient servi qu'à blesser la jeune fille au point qu'un jour elle se crut forcée de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour toujours renoncé à lui.
—Si ta résolution est en effet irrévocable, répondit Charlotte, tu dois avant tout éviter de revoir Édouard. Tant que l'objet de nos affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous refoule alors sur nous-mêmes, et augmente les facultés énergiques qui nous rendent maîtres de nos actions; mais dès que cet objet dont nous croyons pouvoir nous séparer reparaît devant nous, nous sentons de nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable. Fais en ce moment ce que tu crois convenable à ta situation, interroge ton coeur, reviens sur ta résolution s'il le faut, mais que ce soit de ta propre volonté et non dans l'entraînement d'une passion aveugle. Si tu renouais tes relations passées par surprise, C'est alors que tu ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-même, et que ta vie s'écoulerait dans des contradictions perpétuelles, qui seules la rendent réellement insupportable. En un mot, avant de te séparer de moi pour entrer dans une carrière qui te conduira peut-être plus loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prévoyons pas, demande-toi une dernière fois si tu peux renoncer pour toujours à Édouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui répondras pas un seul mot, si, à force de témérité, il trouvait le moyen de pénétrer jusqu'à toi et de te parler.
Ottilie n'hésita pas un instant, et fit à sa tante la promesse qu'elle s'était déjà faite à elle-même.
Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrète inquiétude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguère dans l'impossibilité de se séparer d'Ottilie. Les graves événements qui s'étaient passés depuis pouvaient lui faire présumer qu'il souffrirait aujourd'hui l'éloignement de cette jeune personne, sans se croire pour cela autorisé à s'emparer d'elle par tous les moyens possibles. La crainte de l'offenser l'emporta néanmoins sur toute autre considération, et elle prit le parti de le faire sonder par Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie à la pension.
Mittler avait toujours continué à venir la voir souvent, mais pour quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce malheur l'avait d'autant plus vivement affecté, qu'il rendait la réunion des époux moins certaine. La résolution d'Ottilie ranima bientôt toutes ses espérances, et persuadé que le pouvoir bienfaisant du temps ferait le reste, il se représenta de nouveau Édouard heureux et content auprès de Charlotte. Les passions qui les avaient jetés un instant hors de la route du devoir, n'étaient plus à ses yeux, que des épreuves dont la fidélité conjugale ne pouvait manquer de sortir triomphante et plus forte que jamais.
Charlotte s'était empressée d'écrire au Major pour lui faire connaître les intentions qu'Ottilie avait manifestées en revenant à la vie, et pour le prier d'engager Édouard à s'abstenir de toute démarche relative au divorce, du moins jusqu'à ce que la pauvre enfant eût retrouvé plus de calme et de tranquillité d'esprit. Elle avait également eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque jour, et cependant ce fut à Mittler, qu'elle crut devoir confier la tâche difficile de préparer son mari au changement total de leur position respective.
L'expérience avait plus d'une fois prouvé à ce médiateur passionné, qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait accompli, que d'obtenir notre consentement à une démarche qui nous contrarie; il persuada donc à Charlotte que le parti le plus sage était d'envoyer Ottilie à la pension.
A peine avait-il quitté la maison, qu'on disposa tout pour ce départ précipité. Ottilie aida elle-même à faire les paquets; mais il était facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle avait reçu d'Édouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte laissa agir la silencieuse enfant au gré de ses désirs. Le voyage devait se faire dans sa voiture, et l'on était convenu qu'elle passerait la première nuit à moitié chemin, dans une auberge où Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde nuit elle ne pouvait manquer d'arriver à la pension; Nanny devait l'accompagner et rester près d'elle en qualité de domestique.