«Le troisième point, continua l'orateur, c'est-à-dire, la perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble, demande le concours de tous les métiers. Le second, c'est-à-dire la solidité des fondements, ne regarde que le maçon; et ce point, une fausse modestie ne m'empêchera pas de le proclamer hautement, est le plus important. C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous invitons à le sanctionner par votre présence et par votre concours. Il s'accomplit dans les profondeurs mystérieuses que nous creusons après de longues et graves méditations. Bientôt les nobles témoins qui tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir poser la première pierre, remonteront sur la surface de la terre. Bientôt ils seront remplacés dans ces galeries souterraines par des pierres cimentées, qui en rendront l'entrée impossible.
«Cette pierre fondamentale dont les angles réguliers indiquent la régularité du bâtiment, et dont la position perpendiculaire doit faire pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'équilibre parfait de l'ensemble de l'édifice, nous pourrions nous borner à la poser sur le sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus étroitement encore. C'est ainsi que les époux que l'amour a rapprochés deviennent inséparables quand la loi a cimenté les liens du coeur.
«Il est peu agréable de rester oisifs au milieu de travailleurs ardents; nous espérons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur de travailler avec nous.»
A ces mots il présenta à Charlotte sa truelle remplie de chaux mêlée de sable, et lui fit signe d'étendre ce mélange sous la pierre; ce qu'elle exécuta avec autant de grâce que d'adresse. Le Baron, le Capitaine, Ottilie et une partie des invités se prêtèrent avec la même bonne volonté à cette cérémonie. La pierre tomba sur la couche de chaux; le maçon présenta le marteau à Charlotte et la pria d'annoncer, par trois coups vigoureusement frappés, l'union inséparable de la pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette formalité remplie, le maçon reprit son discours.
«Le travail du maçon, dit-il, est prédestiné d'avance à passer inaperçu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant de peines et tant d'intelligence; il n'a pas même le droit de se plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur décorent ses plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanité! S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le témoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre récompense à espérer. Lorsqu'il passe près d'un palais qu'il a bâti, lui seul reconnaît son ouvrage dans les murs et les voûtes, décorés avec tant d'éclat; si, en les construisant, il avait commis la plus légère faute, ils s'écrouleraient et feraient rentrer dans le néant tous ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et obtiennent des éloges.»
«Celui qui fait le mal à l'ombre du mystère, vit dans la crainte perpétuelle qu'un événement imprévu vienne le trahir; pourquoi celui qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espérerait-il pas qu'un jour on lui rendra justice?
«Les hommes qui vivront longtemps après nous fouilleront peut-être ces fondements, et alors leur solidité témoignera de notre zèle, de notre adresse et de notre mérite. Qu'ils trouvent auprès de ces pierres quelques autres témoins de notre existence, et que ces témoins soient d'une nature moins sévère et moins grave. Voyez ces boîtes de métal, elles renferment des narrations écrites; sur ces plaques de cuivre, on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal contient un vin généreux, et l'on trouvera dans l'étui qui le renferme le nom de son cru, la date de l'année où il fut porté au pressoir; ces pièces de monnaies, toutes frappées depuis peu, donneront la date de cette construction.
«Nous tenons tous ces objets de la libéralité du noble seigneur qui fait bâtir. Si quelques-uns des spectateurs éprouvaient le désir d'envoyer à la postérité un messager de leurs pensées, une preuve de leur passage sur la terre, il y a encore de la place près de la pierre que nous venons de poser!»
L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, personne ne s'était préparé, et tout le monde garda le silence, honteux de s'être laissé surprendre ainsi. Tout à coup un jeune officier sortit de la foule et s'écria gaîment:
—Je ne laisserai pas ce dépôt mystérieux se fermer pour toujours, sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitôt un des boutons de son uniforme, il le remit au maçon.